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#10 - La limace et la marguerite qui voulaient voir la mer

il y a 12 heures
4 min de lecture

Il était une fois une limace qui voulait voir la mer.

 

Elle n'avait aucune raison particulière.

Elle avait simplement entendu une mésange dire :

 

— C'est immense.

 

La limace avait demandé :

 

— Immense comment ?

— Jusqu'au bout.

 

Cette réponse l'avait beaucoup préoccupée.

 

Le problème était que la mer se trouvait à quatre kilomètres.

 

Pour une mésange, ce n'était rien.

Pour une limace, c'était un projet de vie.

 

Elle partit donc un mardi matin.

 

À onze heures, elle avait parcouru trente-sept centimètres.

 

Elle fit une pause.

 

— Ça avance ?

 

La limace leva les yeux.

Une marguerite la regardait.

 

— Oui.

— Tu vas où ?

— Voir la mer.

 

La marguerite resta silencieuse.

 

— Tu l'as déjà vue ?

— Non.

— Tu veux venir ?

 

La marguerite regarda sa tige.

Puis ses racines.

Puis la limace.

 

— Je ne peux pas.

— Ah.

 

La limace n'avait pas pensé à ça.

 

Elle resta un moment à côté d'elle.

 

— Elle est comment, tu crois ?

— Qui ?

— La mer.

 

La marguerite réfléchit.

 

— Bleue.

— Pourquoi ?

— Tout le monde dit ça.

— Le ciel aussi est bleu.

— Oui.

— Peut-être qu'ils parlent de la même chose.

 

La marguerite trouva l'idée assez bonne.

 

La limace repartit.

 

Puis s'arrêta dix centimètres plus loin.

Elle revint.

 

— Je peux partir demain.

 

La marguerite ne dit rien.

 

Elles passèrent l'après-midi ensemble.

 

Le lendemain, il pleuvait.

 

— Je ne vais quand même pas partir par ce temps-là, dit la limace.

 

Pour une limace, c'était une remarque assez surprenante.

 

Elle resta.

 

Le jeudi, elle annonça :

 

— Aujourd'hui, je pars vraiment.

— D'accord.

 

Elle parcourut un mètre.

Puis deux.

 

À la fin de la journée, elle revint.

 

— Tu t'es trompée de chemin ?

— Non.

— Alors pourquoi tu es revenue ?

— Pour te raconter.

— Raconter quoi ?

 

La limace réfléchit.

 

— Il y avait une boîte de conserve.

— Ah.

— Rouge.

— Ah.

— Et une fourmi dessus.

 

La marguerite attendit.

 

— C'est tout ?

— Pour aujourd'hui, oui.

 

Le vendredi, la limace alla plus loin.

Elle revint le soir.

 

— J'ai vu une chaussure.

 

Le samedi :

 

— Un champignon.

 

Le dimanche :

 

— Deux gens qui se disputaient.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Je me suis cachée.

— Tu as bien fait.

 

Ainsi, chaque jour, la limace partit un peu plus loin.

Et chaque soir, elle revint raconter le monde à la marguerite.

 

Un portail bleu.

Un enfant qui chantait faux.

Une plume de corbeau.

Une dame qui avait perdu ses lunettes alors qu'elles étaient sur sa tête.

Un chien qui avait peur d'un sac en plastique.

 

La marguerite adorait tout.

 

Mais la mer restait très loin.

 

Puis un matin, la limace ne partit pas.

 

— Tu es malade ? demanda la marguerite.

— Non.

— Fatiguée ?

— Non.

— Alors ?

 

La limace hésita.

 

— Si je vais jusqu'à la mer, je ne pourrai peut-être pas revenir le soir.

 

La marguerite ne répondit pas.

 

— Et si je ne pars pas, je ne la verrai jamais.

 

La marguerite réfléchit longtemps.

 

C'était une question difficile pour quelqu'un qui n'avait jamais bougé de trois millimètres.

 

Finalement, elle dit :

 

— Va voir.

— Et toi ?

— Moi, je serai là.

 

La limace partit.

 

Cette fois, elle ne revint pas le soir.

Ni le lendemain.

Ni le jour suivant.

 

La marguerite regardait chaque matin le petit chemin brillant disparaître dans l'herbe.

 

Puis le vent l'effaça.

 

Les jours passèrent.

 

La marguerite commença à se demander si la mer existait vraiment.

 

Peut-être que les mésanges racontaient n'importe quoi.

C'était tout à fait possible.

 

Puis, un matin, quelque chose apparut au bout du chemin.

 

Très lentement.

Extrêmement lentement.

Ridiculement lentement.

 

— Bonjour, dit la limace.

 

La marguerite aurait voulu lui sauter au cou.

Mais les marguerites sont très limitées dans ce domaine.

 

— Alors ?

 

La limace s'installa à son pied.

 

— C'est immense.

— Jusqu'où ?

 

La limace sourit.

 

— Jusqu'au bout.

— Je le savais.

 

Puis la limace sortit de dessous elle un minuscule coquillage.

 

— Tiens.

— Pour moi ?

— Oui.

— Qu'est-ce que j'en fais ?

— Écoute.

— Je n'ai pas d'oreilles.

— Ah oui.

 

Elles regardèrent le coquillage.

 

C'était embêtant.

 

Alors la limace le posa contre la tige de la marguerite.

 

Elles restèrent silencieuses.

Très longtemps.

 

— Tu entends quelque chose ? demanda la limace.

— Non.

— Moi non plus.

 

Elles restèrent encore un peu.

 

Puis le vent passa dans l'herbe.

 

Le coquillage vibra légèrement contre la tige.

La marguerite frissonna.

 

— Attends.

— Quoi ?

— Je crois que je l'entends.

 

La limace sourit.

 

Elle savait parfaitement que ce n'était pas la mer.

Mais elle ne dit rien.

 

Parce qu'après quatre kilomètres aller, quatre kilomètres retour et plusieurs semaines de voyage, elle avait peut-être compris une chose :

 

on ne rapporte jamais vraiment les endroits où l'on est allé.

On rapporte quelque chose qui leur ressemble.

 

Et parfois, pour celui qui nous attendait, c'est largement assez.

 

Le lendemain matin, la limace demanda :

 

— Tu veux que je te raconte la mer ?

 

La marguerite réfléchit.

 

— Pas tout de suite.

— Pourquoi ?

— Raconte-moi d'abord la boîte de conserve rouge.

— Encore ?

— Oui.

 

Alors la limace recommença depuis le début.

Et la marguerite écouta.

 

Parce qu'au fond, la mer était immense.

 

Mais la fourmi sur la boîte rouge avait toujours été son passage préféré.



Rodolphe Cogels van Reynegom

Le Cabinet de la Mue


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