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#9 - La lampe qui n’avait plus d’abat-jour

il y a 12 heures
4 min de lecture

La lampe n'avait plus d'abat-jour.

 

Il lui restait un socle en bakélite brune, un fil électrique réparé à trois endroits et une ampoule beaucoup trop grosse pour elle.

 

Elle se trouvait sur une petite table, près du lit d'Émile et Jeanne.

 

Émile avait quatre-vingt-douze ans.

Jeanne quatre-vingt-dix.

 

Ils avaient vécu ensemble soixante-neuf ans, ce qui leur avait donné le temps de s'aimer, de ne plus se supporter, de s'aimer à nouveau, de s'ennuyer énormément certains dimanches et de connaître avec une précision remarquable les bruits que l'autre faisait avant de s'endormir.

 

Ils habitaient désormais dans un pays très loin de celui où ils étaient nés.

Leur fille les avait fait venir près d'elle quelques années plus tôt.

 

Dans la maison travaillait parfois Amina.

 

Elle avait huit ans et demi.

Le demi était important.

 

— J'ai huit ans et demi.

— Pourquoi tu précises toujours le demi ? demanda Émile.

— Parce que sinon j'ai huit ans.

— C'est logique.

 

Amina venait surtout après l'école parce que sa mère travaillait chez leur fille. Elle faisait ses devoirs à la table de la cuisine, mangeait beaucoup trop de mangues et venait régulièrement vérifier si les deux vieux étaient toujours vivants.

 

Un après-midi, elle trouva Jeanne couchée près d'Émile.

 

Ils dormaient.

 

Amina resta à la porte.

Elle les observa longtemps.

 

Puis elle s'approcha.

 

Elle regarda Jeanne.

Puis Émile.

Puis Jeanne.

 

Elle posa deux doigts devant le nez d'Émile.

 

— Qu'est-ce que tu fais ? murmura Jeanne sans ouvrir les yeux.

 

Amina sursauta.

 

— Rien.

— Tu vérifies s'il est mort ?

— Non.

— Si.

 

Amina sourit.

 

— Un peu.

 

Jeanne ouvrit les yeux.

 

— Il respire encore.

— Très doucement.

— Il a toujours respiré doucement.

 

Émile ouvrit un œil.

 

— Je vous entends.

— Dors, dit Jeanne.

— J'essaye.

— Alors ne participe pas.

 

Il referma l'œil.

 

Amina s'assit par terre.

 

Elle regarda la poitrine d'Émile monter.

Descendre.

 

Puis celle de Jeanne.

Monter.

Descendre.

 

Ce n'était pas tout à fait ensemble.

 

Parfois l'un inspirait pendant que l'autre expirait.

Puis, pendant quelques secondes, leurs souffles se retrouvaient.

Ensuite ils se perdaient à nouveau.

 

— Vous respirez ensemble, dit Amina.

 

Jeanne écouta.

 

— Pas vraiment.

— Si.

— Par moments.

 

Amina réfléchit.

 

— C'est mieux.

— Pourquoi ?

— Sinon, il faudrait attendre l'autre tout le temps.

 

Jeanne tourna la tête vers elle.

 

— Tu as huit ans et demi, toi ?

— Oui.

— Heureusement que tu as le demi.

 

Amina regarda la vieille lampe.

 

— Elle est moche.

 

Émile rouvrit les yeux.

 

— Elle était à ma mère.

— Elle est quand même moche.

— On peut être les deux.

 

La lampe ne fonctionnait plus depuis plusieurs semaines.

Personne ne savait exactement pourquoi.

 

Amina la prit.

 

— Attention, dit Émile.

— Je fais attention.

 

Elle la retourna.

Le socle de bakélite portait une petite fente.

 

— Elle est cassée.

— Elle est vieille.

— Ce n'est pas pareil.

 

Émile sourit.

 

— Non.

 

Amina suivit le fil électrique jusqu'à la prise.

 

Elle débrancha.

Rebrancha.

 

Rien.

 

Puis elle dévissa légèrement l'ampoule.

La revissa.

 

La lampe s'alluma.

 

— Voilà.

 

Émile se redressa.

 

— Attends.

 

Il appuya sur l'interrupteur.

La lampe s'éteignit.

 

Il ralluma.

 

— Ça fait trois semaines que je cherche.

 

Amina haussa les épaules.

 

— L'ampoule était mal mise.

— J'avais regardé.

— Pas bien.

 

Jeanne éclata de rire.

 

Émile la regarda.

 

— Toi, ne commence pas.

 

La lumière nue éclairait la chambre assez affreusement.

 

Sans abat-jour, elle ne cachait rien : les fissures du mur, les médicaments sur la table, les mains tachées d'Émile, les cheveux presque entièrement blancs de Jeanne, les moustiques écrasés près de la fenêtre et une chaussette oubliée sous le lit.

 

— C'est trop fort, dit Jeanne.

 

Amina éteignit.

La pièce retrouva sa pénombre.

 

Ils restèrent tous les trois silencieux.

 

Dehors, quelqu'un appelait un enfant. Une moto passa sur la route, puis un chien aboya contre quelque chose qui ne lui avait probablement rien fait. La chaleur de la journée commençait doucement à quitter les murs.

 

Émile reprit la main de Jeanne.

Il faisait cela sans y penser.

 

Amina le remarqua.

 

— Vous vous aimez encore ?

 

Émile regarda Jeanne.

Jeanne regarda Émile.

 

Soixante-neuf années passèrent probablement entre eux en quelques secondes.

 

— Certains jours, dit Jeanne.

— Ah bon ?

— Oui.

— Et les autres ?

 

Jeanne réfléchit.

 

— Les autres jours, on reste.

 

Émile sourit.

 

Amina ne sembla pas entièrement satisfaite.

 

— C'est moins joli.

— Oui, dit Émile. Mais c'est plus long.

 

La petite fille resta un moment avec cette réponse.

 

Puis elle se coucha par terre.

 

— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Jeanne.

— Je respire.

— Tu faisais quoi avant ?

— Aussi. Mais je ne regardais pas.

 

Elle posa une main sur son ventre.

 

Elle inspira.

Son ventre monta.

 

Elle expira.

Il redescendit.

 

Émile fit pareil.

Jeanne aussi.

 

Pendant un moment, les trois respirations cherchèrent à se mettre ensemble.

 

Cela ne fonctionna pas.

 

Amina allait trop vite.

Émile trop lentement.

Jeanne oubliait régulièrement qu'elle participait.

 

Alors ils arrêtèrent d'essayer.

 

Et curieusement, leurs souffles devinrent beaucoup plus souples.

 

La nuit commençait à entrer dans la chambre.

 

Amina ralluma la vieille lampe.

 

Cette fois, personne ne se plaignit de sa lumière.

 

Sur la petite table, le socle de bakélite soutenait toujours son ampoule beaucoup trop grosse.

 

Il n'était pas beau.

Il n'était pas neuf.

Il était fendu.

 

Mais il tenait.

 

Amina regarda Émile et Jeanne.

Puis la lampe.

 

Elle ne dit rien.

 

À huit ans et demi, on n'est pas obligé de transformer tout ce qu'on comprend en phrase.



Rodolphe Cogels van Reynegom

Le Cabinet de la Mue


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