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#11 - La lune et le soleil

il y a 12 heures
4 min de lecture

Le gant de toilette était mouillé.

Très mouillé.

 

Il avait été abandonné sur le rebord de la baignoire et cela le mettait de mauvaise humeur.

 

— Tu as de la chance, dit-il à la vitre.

 

La vitre ne répondit pas.

 

— Toi, au moins, on t’essuie.

 

Rien.

 

— Moi, on me mouille et ensuite on me reproche d’être mouillé.

 

La vitre finit par dire :

 

— Je suis couverte de buée.

— Ce n’est pas pareil.

— Pourquoi ?

 

Le gant réfléchit.

 

— Parce que toi, ça part.

 

La vieille dame entra dans la salle de bains.

 

Elle avait quatre-vingt-six ans et portait une chemise de nuit beaucoup trop grande qui avait appartenu à son mari.

 

Il était mort depuis onze ans.

 

Elle prit le gant.

 

— Ah, te voilà.

— Évidemment que je suis là, marmonna-t-il.

 

La vieille dame ne l’entendit pas.

Ou fit semblant.

 

Elle l’essora.

 

— Aïe.

 

Puis elle le suspendit au-dessus du radiateur.

 

— Merci.

 

Dehors, des enfants riaient.

Il était tard pourtant.

 

La vieille dame s’approcha de la fenêtre.

 

Dans le jardin voisin, trois enfants couraient encore en pyjama autour d’une table. Un adulte essayait vaguement de les faire rentrer, sans y mettre suffisamment de conviction pour que cela fonctionne.

 

Leurs rires montaient dans la nuit, se perdaient un peu dans les arbres, revenaient par morceaux.

 

La vieille dame sourit.

 

— Ils devraient dormir, dit le gant.

— Toi aussi, répondit la vitre.

— Je sèche.

— Quelle existence.

 

Au loin, une lumière rouge apparut.

Elle brillait au sommet d’une antenne.

 

Elle s’allumait.

S’éteignait.

S’allumait.

S’éteignait.

 

Mais chaque fois qu’elle revenait, la vieille dame entendait quelque chose.

 

Un feulement.

Très léger.

 

Comme un grand animal couché derrière la ville.

 

Elle ouvrit la fenêtre.

 

— Tu vas faire entrer le froid, dit le gant.

 

Cette fois, elle l’entendit peut-être.

Elle ne referma pas.

 

La lune était énorme.

Pleine.

Jaune pâle.

 

Suspendue au-dessus des toits avec l’assurance de quelqu’un qui pense que la soirée a été organisée pour lui.

 

— Regarde-moi ça, dit la vieille dame.

— Quoi ? demanda la vitre.

— Elle se prend encore pour le soleil.

 

La lune entendit.

 

— Pardon ?

 

La vieille dame leva les yeux.

 

— Tu m’as très bien entendue.

— Je ne me prends pas pour le soleil.

— Un peu quand même.

— Je fais de la lumière.

— Tu la rends.

 

La lune se vexa.

 

— Ça ne change rien au résultat.

— Peut-être.

— Les gens me regardent.

— Oui.

— Ils écrivent des poèmes sur moi.

— C’est vrai.

— Ils s’embrassent sous ma lumière.

— Aussi.

 

La lune gonfla légèrement.

 

— Le soleil, lui, on lui met des lunettes.

 

La vieille dame rit.

 

Dans le jardin voisin, les enfants rirent aussi, sans savoir pourquoi.

 

— Tu vois, dit la lune.

— Quoi ?

— Ils rient avec moi.

— Ils ne savent même pas que tu es là.

 

La lune se tut.

 

La lumière rouge, très loin, s’alluma.

Feula.

Disparut.

Puis revint.

 

La vieille dame resta devant la fenêtre ouverte.

 

Elle avait connu beaucoup de nuits.

 

Des nuits d’amour, des nuits d’hôpital, des nuits où un bébé refusait obstinément de dormir, des nuits où elle avait attendu qu’une voiture rentre, des nuits où elle aurait donné n’importe quoi pour que le matin arrive et d’autres où elle aurait voulu retenir l’obscurité encore quelques heures parce qu’un homme respirait à côté d’elle et qu’elle savait déjà, sans vouloir se l’avouer, que ces respirations-là étaient comptées.

 

La lune demanda :

 

— Pourquoi tu me regardes ?

— Parce que tu es là.

— C’est tout ?

— C’est déjà beaucoup.

 

La lune réfléchit.

 

— Tu regardais ton mari comme ça ?

 

La vieille dame ne répondit pas tout de suite.

 

— Non.

— Comment tu le regardais ?

 

Elle sourit.

 

— Moins bien.

 

La lune parut surprise.

 

— Moins bien ?

— Oui. Quand les gens sont là tous les jours, on oublie parfois de les regarder.

 

Les enfants éclatèrent de rire à nouveau.

 

L’un d’eux venait manifestement de tomber.

Il riait plus fort que les autres.

 

— Et maintenant ? demanda la lune.

— Maintenant quoi ?

— Tu le regardes mieux ?

 

La vieille dame leva les yeux vers elle.

 

— Maintenant, je ne peux plus.

 

La lune voulut répondre.

 

Puis, chose assez exceptionnelle, elle trouva préférable de se taire.

 

Sur le radiateur, le gant de toilette séchait.

La vitre perdait doucement sa buée.

 

Au loin, la lumière rouge continuait son étrange feulement.

Et les enfants riaient toujours.

 

La vieille dame resta encore un peu.

 

Puis elle dit :

 

— Tu sais, tu n’as pas besoin d’être le soleil.

 

La lune ne répondit pas.

 

— C’est même mieux.

— Pourquoi ?

 

La vieille dame referma doucement la fenêtre.

 

— Parce que lui, quand il arrive, on ne voit plus les étoiles.

 

La lune resta seule au-dessus des toits.

 

Elle regarda autour d’elle.

 

Il y avait effectivement des milliers d’étoiles.

Elle ne les avait jamais vraiment remarquées.

 

Dans la salle de bains, la vieille dame éteignit.

 

— Bonne nuit, dit-elle.

— Bonne nuit, répondit le gant.

 

La vieille dame s’arrêta.

Elle se retourna.

 

Silence.

 

— Bon.

 

Elle sortit.

 

Sur le radiateur, le gant murmura à la vitre :

 

— Tu crois qu’elle m’a entendu ?

 

La vitre regarda la vieille dame disparaître dans le couloir.

 

— J’espère que non.

— Pourquoi ?

— Parce que demain, elle te mettra à la machine.

 

Le gant réfléchit.

 

— Merde.

 

Au loin, la lumière rouge feula une dernière fois.

 

Et la lune, enfin débarrassée de l’obligation d’éclairer le monde, passa le reste de la nuit à regarder les étoiles.



Rodolphe Cogels van Reynegom

Le Cabinet de la Mue


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