#2 - Dieu, sa femme et le Paradis
Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Dieu rentra tard.
Sa femme était dans le jardin.
— T’étais où ?
— Sur Terre.
— Encore ?
Dieu posa ses sandales.
— J’avais deux-trois trucs à régler.
— Ça fait six mille ans que tu as deux-trois trucs à régler.
Dieu ne répondit pas.
Il savait reconnaître les moments où l’éternité pouvait devenir très longue.
Sa femme arrosait un pommier.
— Tu fais quoi ?
— J’arrose.
— Ici ?
— Oui.
— Mais on est au Paradis.
Elle posa l’arrosoir.
— Et ?
— Les arbres n’ont pas besoin d’eau.
— C’est toi qui as décidé ça.
— C’était plus pratique.
Elle regarda le pommier.
— Justement.
Dieu s’assit dans l’herbe.
Le Paradis était impeccable.
Les fleurs ne fanaient jamais.
Les oiseaux chantaient juste.
Les fruits étaient toujours mûrs.
Il faisait vingt-trois degrés.
Depuis toujours.
— Tu ne trouves pas qu’on s’emmerde un peu ? demanda sa femme.
Dieu la regarda.
— Au Paradis ?
— Oui.
— C’est quand même le principe que tout aille bien.
— Je sais.
Elle s’assit à côté de lui.
— C’est peut-être ça, le problème.
Un ange passa.
— Bonsoir Seigneur.
— Bonsoir.
— Bonsoir Madame.
— Bonsoir.
L’ange continua.
— Tu vois ? dit-elle.
— Quoi ?
— Même les anges sont polis.
— Tu voudrais qu’ils soient comment ?
— Je ne sais pas. Qu’il y en ait un qui fasse une connerie.
Dieu parut choqué.
— C’est le Paradis.
— Oui, tu l’as déjà dit.
Elle regarda autour d’elle.
— Tu te souviens du premier pommier ?
Dieu sourit.
— Celui qui poussait de travers ?
— Oui.
— Il était raté.
— Il était magnifique.
— Il penchait.
— Justement.
Petit silence.
— Et les premières roses ? demanda-t-elle.
— Pleines d’épines.
— Tu voulais les enlever.
— C’était dangereux.
— J’ai insisté.
— Je sais.
— Heureusement.
Dieu passa la main dans sa barbe.
— Tu veux quoi exactement ?
Sa femme réfléchit.
Puis elle prit son arrosoir et le renversa.
Toute l’eau se répandit dans l’herbe.
Une petite flaque se forma.
— Ça.
— Une flaque ?
— Quelque chose qui n’était pas prévu.
Dieu regarda la flaque.
Un ange arriva.
Il ne la vit pas.
Glissa.
Et tomba sur le derrière.
Sa femme éclata de rire.
Dieu essaya de se retenir.
Il n’y arriva pas.
L’ange, vexé, se releva.
— Pardon Seigneur.
— Pourquoi tu t’excuses ? demanda Dieu.
L’ange hésita.
— Je ne sais pas.
— Alors ne t’excuse pas.
L’ange repartit, légèrement troublé.
Dieu regarda sa femme.
— Tu viens de créer l’accident.
— Oui.
— C’était mon domaine.
— Tu traînais.
Ils restèrent un moment devant la flaque.
Puis Dieu demanda :
— On fait quoi maintenant ?
Sa femme regarda le Paradis parfait.
— On pourrait laisser faner une fleur.
— Une seule ?
— Pour commencer.
Dieu choisit une marguerite.
Ils attendirent.
Rien.
— Tu l’as vraiment bien foutu, ton système, dit-elle.
— Merci.
— Ce n’était pas un compliment.
Il fallut presque une heure à Dieu pour trouver comment désactiver l’éternité de la marguerite.
Enfin, un pétale tomba.
Sa femme le ramassa.
— Tu vois.
— Quoi ?
— Maintenant, elle est belle autrement.
Dieu regarda la fleur.
Il n’était pas entièrement convaincu.
Mais il ne remit pas le pétale.
Le lendemain, ils laissèrent un fruit tomber d’un arbre.
Le surlendemain, ils autorisèrent un nuage.
Puis une mauvaise herbe.
Puis un silence dans le chant des oiseaux.
Le Paradis devint progressivement moins parfait.
Et curieusement, on commença à y regarder les choses davantage.
Un soir, Dieu demanda :
— Tu crois qu’on est en train de tout gâcher ?
Sa femme posa sa tête sur son épaule.
— Probablement un peu.
— Ça t’inquiète ?
— Non.
Elle regarda le vieux pommier qui, depuis peu, avait recommencé à pousser de travers.
— Un endroit où rien ne peut être perdu finit peut-être par ne plus avoir grand-chose à garder.
Dieu resta silencieux.
Puis il désigna une zone derrière les rosiers.
— Demain, je pensais mettre des orties.
Sa femme se redressa.
— N’exagère pas.
— Quelques-unes.
— Non.
— Pour les papillons.
Elle réfléchit.
— D’accord. Mais au fond.
Dieu sourit.
Après tout, même au Paradis, il fallait bien négocier.
Et c’est ainsi que l’imperfection entra dans le monde.
Pas avec une pomme.
Avec une flaque d’eau, une marguerite fatiguée et un vieux couple qui commençait sérieusement à s’ennuyer.
Ce qui, entre nous, paraît tout de même beaucoup plus plausible.
Rodolphe Cogels van Reynegom
Le Cabinet de la Mue
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