#3 - La chèvre qui tombait le jeudi
Dernière mise à jour : il y a 1 jour
La chèvre tombait tous les jeudis.
Vers onze heures vingt.
Pas exactement.
Une chèvre n’a pas de montre.
Mais lorsque la cloche du collège sonnait la fin de la troisième heure, elle levait la tête, regardait les élèves sortir dans la cour et basculait sur le côté.
Pouf.
— Elle est morte ! avait crié un élève la première fois.
Non.
La chèvre se relevait.
Broutait.
Puis continuait sa journée.
Le jeudi suivant :
Pouf.
Au bout de quelques mois, plus personne ne s’inquiétait.
— C’est la chèvre.
Elle appartenait à un vieux monsieur qui habitait en face du collège.
— Pourquoi elle fait ça ? lui demanda un garçon.
— Habitude.
— Quelle habitude ?
— Tomber.
Le garçon trouva la réponse insuffisante.
Il avait douze ans et demi.
Le demi comptait énormément.
Depuis quelque temps, son corps produisait des événements sans lui demander son avis.
Son cœur accélérait pour des raisons absurdes.
Ses mains devenaient moites.
Sa voix choisissait certains mots pour se casser en plein milieu.
Et lorsqu’Élise passait près de lui, son flux sanguin semblait recevoir des instructions extrêmement précises dont son cerveau n’avait pas été informé.
Il trouvait cela humiliant.
Son médecin avait parlé de stress prépubien.
Le garçon avait détesté l’expression.
— On dirait une maladie de hamster.
Le jeudi suivant, il s’assit près de la chèvre.
— Moi aussi, mon corps fait n’importe quoi.
La chèvre brouta.
— Surtout quand il y a une fille.
La chèvre continua.
— Je crois que je l’adore.
La chèvre s’arrêta.
— Enfin, adorer, c’est peut-être beaucoup.
Elle arracha une touffe d’herbe.
— Tu pourrais participer.
La chèvre mâcha.
Au-dessus d’eux flottait une volute.
Une seule.
Personne ne savait d’où elle venait.
Elle avait probablement appartenu à une cheminée, à une cigarette, à un feu de feuilles ou à quelque chose d’encore plus ancien. Mais le vent l’avait abandonnée là, juste au-dessus du pré.
Elle tournait doucement sur elle-même.
— Toi non plus, tu ne sais pas où aller ? demanda le garçon.
La volute ne répondit pas.
Il était décidément mal entouré.
La cloche sonna.
Les élèves sortirent.
Élise apparut.
Le garçon sentit immédiatement son cœur accélérer.
Ses joues chauffèrent.
Son ventre se contracta.
Son flux sanguin lança plusieurs opérations dont nous tairons le détail par respect pour ses douze ans et demi.
— Non, murmura-t-il. Pas maintenant.
Son corps n’en avait rien à faire.
Élise approchait.
La chèvre regarda le collège.
Puis elle tomba.
Pouf.
Élise éclata de rire.
— Elle fait quoi ?
Le garçon voulut répondre.
Sa voix produisit :
— Elle to… elle tom… elle fait ça le jeudiii.
La dernière syllabe monta d’une octave.
Élise le regarda.
Il aurait voulu mourir.
Pas longtemps.
Trois minutes auraient suffi.
— Ta voix a fait un truc, dit-elle.
— Je sais.
— C’était drôle.
— Je sais.
Elle s’assit à côté de lui.
Ce qui aggrava considérablement la situation circulatoire.
— Pourquoi tu viens ici ?
— Je parle à la chèvre.
Élise regarda l’animal couché sur le flanc.
— Elle répond ?
— Très peu.
— Et le nuage ?
— C’est une volute abandonnée.
Élise leva les yeux.
— Comment tu sais qu’elle est abandonnée ?
Le garçon réfléchit.
— Elle est toute seule.
— Ça veut pas dire abandonnée.
Cette possibilité ne lui était pas venue.
La chèvre se releva.
Elle secoua la tête.
Puis recommença à brouter.
— Pourquoi elle tombe ? demanda Élise.
— Par habitude.
— C’est nul comme raison.
— Oui.
Ils regardèrent la chèvre.
Le vieux propriétaire traversait la route.
— Elle a encore basculé ?
— Oui.
— Pitoyable.
Il caressa pourtant la chèvre entre les cornes.
— Pourquoi elle a pris cette habitude ? demanda Élise.
Le vieux monsieur resta silencieux.
Puis il regarda la cour du collège.
— Elle avait une sœur.
— Et ?
— Quand elles étaient petites, elles jouaient à se pousser. Chaque fois que la cloche sonnait, sa sœur lui donnait un coup.
— Et sa sœur est où ?
— Morte depuis huit ans.
Le garçon regarda la chèvre.
— Elle continue de tomber ?
— Oui.
— Mais personne ne la pousse.
— Elle, elle ne semble pas avoir reçu l’information.
Le garçon ne trouva rien à répondre.
Dans la cour, quelqu’un appela Élise.
Elle se leva.
— Tu viens ?
Le garçon sentit son cœur repartir.
La chaleur.
Le ventre.
Le sang.
Tout le cirque.
Il regarda la chèvre.
Personne ne le poussait non plus.
— Oui.
Il se leva.
— Attends.
— Quoi ?
— Rien.
Il avait voulu lui dire qu’il l’adorait.
Puis il trouva le mot beaucoup trop grand.
Ils traversèrent simplement la route ensemble.
Au-dessus du pré, la volute abandonnée commença enfin à se défaire.
Pas à disparaître.
À devenir de l’air.
La chèvre la regarda.
Puis regarda le collège.
Elle resta debout.
C’était mardi.
Rodolphe Cogels van Reynegom
Le Cabinet de la Mue
Ce texte vous a plu ?
Pour le faire découvrir, merci de partager le lien vers cette page du Cabinet de la Mue. Pour toute reproduction intégrale, merci de me demander mon accord au préalable.

Commentaires