#4 - La dame au poireau
Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Il était une fois une vieille dame qui, tous les jeudis, achetait un poireau.
Un seul.
Jamais deux.
Elle arrivait chez le marchand vers dix heures et demie, regardait longuement les légumes et choisissait son poireau avec beaucoup de sérieux.
— Celui-là.
Le marchand le pesait.
— Un euro vingt.
Elle payait.
Puis elle rentrait chez elle.
Personne ne savait ce qu'elle faisait de tous ces poireaux.
Un jeudi matin, pourtant, elle arriva devant l'étal et resta immobile.
Il n'y avait plus de poireaux.
— Plus de poireaux ? demanda-t-elle.
— Plus de poireaux.
— Du tout ?
— Du tout.
La vieille dame sembla réfléchir aux conséquences de cette nouvelle.
— Et maintenant ?
Le marchand haussa les épaules.
— Prenez un céleri.
Elle le regarda.
— Vous êtes fou ?
Le marchand admit que c'était possible.
La vieille dame repartit donc sans rien.
Sur le chemin du retour, elle passa devant l'église.
Il y avait un homme assis sur les marches avec un poireau.
Pas dans un sac.
Pas dans un panier.
Simplement un poireau posé sur ses genoux.
La vieille dame s'arrêta.
— Vous le vendez ?
— Quoi ?
— Votre poireau.
L'homme regarda ses genoux.
— Ah.
Il semblait l'avoir oublié.
— Non.
— Dommage.
Elle allait repartir lorsque l'homme demanda :
— Pourquoi vous voulez un poireau ?
La vieille dame trouva la question indiscrète.
— C'est jeudi.
L'homme acquiesça.
Cela semblait lui suffire.
Elle fit trois pas.
— Et vous ?
— Moi quoi ?
— Pourquoi avez-vous un poireau ?
L'homme regarda de nouveau ses genoux.
— Nous sommes jeudi.
La vieille dame revint s'asseoir à côté de lui.
Ils restèrent un moment sans parler.
Puis le clocher sonna onze heures.
À la troisième cloche, un pigeon descendit du toit et se posa devant eux.
À la cinquième, un deuxième.
À la septième, l'homme tendit le poireau à la vieille dame.
— Tenez.
— Je croyais que vous ne le vendiez pas.
— Je ne le vends pas.
— Alors pourquoi vous me le donnez ?
— Parce qu'ils sont arrivés.
La vieille dame regarda les pigeons.
— Qui ?
— Eux.
Les deux pigeons ne semblaient pas particulièrement concernés.
La vieille dame prit néanmoins le poireau.
L'homme se leva.
— Bon jeudi, madame.
— Bon jeudi.
Il traversa la place et disparut derrière la pharmacie.
La vieille dame resta seule avec les deux pigeons.
Elle regarda son poireau.
Puis les pigeons.
— Vous pourriez quand même m'expliquer.
Le premier pigeon picora quelque chose entre deux pavés.
Le deuxième traversa la rue à pied, alors qu'il aurait parfaitement pu voler.
— Très bien, dit-elle.
Elle rentra chez elle.
Dans sa cuisine, elle posa le poireau sur la table.
Elle mit de l'eau à chauffer.
Puis elle ouvrit le tiroir du bas.
Il contenait trente-sept poireaux.
Parfaitement alignés.
Tous frais.
Elle posa le trente-huitième à côté des autres.
Referma le tiroir.
Se fit un café.
Et n'y pensa plus.
Le lendemain matin, il y avait deux pigeons devant le magasin du marchand.
Entre eux deux, rien.
Le marchand les regarda un moment.
L'un.
Puis l'autre.
Il décida de ne pas ouvrir.
C'était vendredi finalement.
Rodolphe Cogels van Reynegom
Le Cabinet de la Mue
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