#4 - Rapatriement
Ce qui a été exclu trouve toujours un chemin pour se montrer.
Cette brève ne s’est pas écrite au sein même du cabinet. Elle parle cependant de ce qui s’y travaille.
Bref,
j’entre un jour chez des amis et remarque deux tableaux imposants dans le hall d’entrée de leur demeure.
Je leur demande poliment qui sont les personnes représentées sur ces tableaux accrochés là, dans cet espace d’accueil. L’hôtesse me répond qu’elle ne sait pas vraiment, que ces tableaux sont dans la famille depuis longtemps et que leur historique importe peu ; elle les aime bien, les trouve plaisants, et cela lui suffit.
En écoutant ces détails, je sens que quelque chose d’essentiel se joue ici, bien au-delà d’une simple anecdote familiale.
Creusant un peu, porté par l’élan de la conversation, je remarque que la ressemblance est pourtant frappante avec plusieurs personnes présentes ce soir-là dans l’assemblée familiale.
— Ah bon ? Tu trouves ? Tu es bien le premier à me faire part de cette information. Et ce serait étrange, car ces personnes ne sont vraisemblablement pas de la famille ; ils portent d’ailleurs un autre patronyme. En revanche, ce qui est vrai, c’est qu’ils ont côtoyé nos ancêtres, selon ce que j’ai entendu dire petite, durant un certain laps de temps.
Puis la dame poursuit, soudain habitée par un certain mystère interrogateur :
— Ce qui est étonnant, maintenant que tu me parles de cela, c’est que toute notre famille présente « tel type de caractéristique », ce qui, comprenons-nous tous les deux, ne cadre ni avec les personnes présentes ni avec celles figurant sur les tableaux.
Je n’appuie pas sur ce que la personne vient de nommer.
Un peu plus tard dans la soirée, alors que nous évoquons des histoires de familles, je comprends qu’à une époque, vers le XIXᵉ siècle, un ancêtre a beaucoup voyagé, laissant femme et enfants seuls à la maison. Un autre voyageur, ami proche de la famille, se trouvait quant à lui également « à quai », selon son calendrier propre.
À ces mots, mon hôtesse se souvient soudain qu’« on avait toujours entendu » que cet étranger navigateur avait mystérieusement laissé ces deux tableaux en cadeau à la famille, pour des raisons demeurées inconnues.
Un étranger qui, bien sûr, laissait derrière lui des clefs à ceux qui, plus tard, voudraient nouer du lien avec leurs origines.
Depuis le XIXᵉ siècle, toute personne curieuse ou avisée dans cette maison avait ainsi devant les yeux une filiation biologique exposée, aussi clairement que le nez au milieu de la figure — comme je pouvais l’observer sur l’ensemble des descendants présents ce soir-là — sans que personne n’y ait, semble-t-il, jamais prêté attention.
Le hall d’entrée d’une maison représente la réputation.
Voir, un siècle plus tard, des racines plutôt que des ancêtres non admis s’exposer innocemment dans cet espace revient à assister au rapatriement d’un génogramme qui, par-delà les contraintes socio-familiales, se trouve soudain commémoré.
Par cette mise en lumière, les origines de certains descendants — en vertu des besoins de filiation fondamentaux propres à tout individu — se trouvent, pour une meilleure complétude de leur branche familiale spécifique, en voie de rapatriement.
Mais pour chacun d’eux, il faudra encore s’arranger, évoluer, travailler avec ce que l’on pourrait appeler le mouvement systémique induit par cette prise de conscience, car tout mouvement en invite d’autres qui lui répondent.
Cette histoire, divulguée au XXIᵉ siècle par le geste non conscient de cette famille, est celle d’une filiation jusque-là impossible à nommer. À l’époque, ce n’était pas l’usage, et surtout, cela relevait de l’interdit, tant le secret familial restait vivant.
Quelle ironie que de voir cette famille accrocher ses origines réelles mais cachées au cœur même du hall d’entrée, là où tout visiteur devra les voir — à l’endroit symbolique même de la réputation7.
Car rapatrier ce qui a été exclu n’est jamais simple à absorber pour l’individu, et peut-être encore moins pour l’ensemble de son système familial.
Rodolphe Cogels van Reynegom
Le Cabinet de la Mue
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