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Brève #1 — Le sein

il y a 5 heures
2 min de lecture

Le corps parle parfois avant que l’histoire n’ait été entendue.

Cette première brève n’explique pas.

Elle pose un seuil.

Bref, elle s’assied en face de moi.

Je remarque d’abord sa retenue, puis son souffle un peu suspendu.

Elle n’est pas nerveuse.

Elle est contenue.

Quelque chose, en elle, se tient juste avant de se dire.

Comme si le corps avait déjà parlé, mais attendait encore d’être rejoint.

Elle me parle de son adolescence,du moment où sa physiologie a changé —ou plutôt, partiellement changé.

Un sein s’est développé.L’autre a choisi le retrait.

Le gauche a suivi le mouvement.Le droit est resté pubère.

Elle le dit simplement.Sans drame.Sans plainte.

À l’époque, elle a surtout cherché à comprendre quoi faire.Comment vivre avec cette dissymétrie.Comment s’habiller.Comment se montrer.Comment ne pas trop y penser.

Plus tard, elle a choisi une reconstruction.Le geste a été juste.Le résultat satisfaisant.Son apparence physique a retrouvé une forme d’équilibre.

Ce n’est pas là que se situe notre travail aujourd’hui.

Ce qui m’intéresse, c’est autre chose.Ce moment précis où la chair, sans bruit, a pris en charge quelque chose qui ne trouvait pas encore de mots.

Je lui parle alors de somatisation¹.Non comme d’une explication,mais comme d’un langage possiblelorsque l’histoire n’a pas encore été entendueet que le vivant cherche une autre voie.

Je lui pose une question, presque en passant :

« Connaissiez-vous votre grand-mère paternelle ? »

Elle relève la tête immédiatement.Quelque chose s’ouvre.

— Oui… bien sûr. Quelle histoire.Elle a tout perdu quand l’entreprise familiale s’est effondrée.Tout l’héritage. Tout.

Elle ne cherche pas de lien.Elle répond.

Je n’en cherche pas non plus.Pas encore.

Je remarque simplement que deux faits, séparés par plusieurs décennies, viennent de se tenir côte à côte dans la pièce.

Une perte brutale.

Une coupure.

Et un corps qui, à l’adolescence, ne s’est développé qu’à moitié.

Je lui propose alors une hypothèse de travail — rien de plus :et si quelque chose, dans la lignée, cherchait à se dire autrement que par le récit ?

Certaines lectures contemporaines de l’épigénétique² suggèrent que des expériences vécues, des chocs ou des pertes non intégrées puissent influencer le vivant bien au-delà de ceux qui les ont traversées.

Non comme une causalité directe.

Mais comme une information persistante, en attente de transformation.

Je ne conclus rien.

Je n’explique rien.

Nous restons là.

Avec cette possibilité ouverte :que l’organisation vivante de cette femme soit, aujourd’hui, un lieu de passage.Le lieu précis où quelque chose de très ancien a enfin trouvé à se manifester —non pour être réparé, mais pour être reconnu.

 
 
 

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