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#5 - La dame qui prêtait son parapluie

il y a 3 jours
4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Il était une fois une dame qui, chaque fois qu'il pleuvait, ouvrait un parapluie au-dessus d'un arbre.

 

L'arbre était un petit bouleau planté devant chez elle.

Le parapluie était jaune.

Et la dame s'appelait Madeleine.

 

Le premier à remarquer la chose fut le facteur.

 

— Madame Madeleine ?

— Oui ?

— Vous avez oublié votre parapluie.

— Non.

— Il est dehors.

— Je sais.

— Il pleut dessus.

— C'est le principe.

 

Le facteur regarda le parapluie.

Puis le bouleau.

 

— Il est pour l'arbre ?

— Oui.

— Mais…

 

Il s'arrêta.

 

Les facteurs apprennent avec les années à reconnaître les conversations qu'il vaut mieux ne pas commencer.

 

— Bonne journée, madame Madeleine.

— Bonne journée, monsieur Luc.

 

Il partit.

 

Le lendemain, il pleuvait encore.

Le parapluie jaune était toujours là.

 

Le facteur déposa le courrier.

 

— Vous savez que les arbres ont besoin d'eau ?

— Oui.

— Bon.

 

Il repartit.

 

Le troisième jour, il ne dit rien.

 

Mais le soir, il raconta l'histoire à sa femme.

Sa femme en parla à la boulangère.

La boulangère en parla au boucher.

 

Et le samedi matin, la moitié du village savait que Madeleine empêchait son bouleau de recevoir la pluie.

 

Cela suscita beaucoup d'opinions.

 

— C'est mauvais pour les racines.

— Elle va le tuer.

— Elle a toujours été un peu particulière.

— Depuis son mari.

— Quoi, depuis son mari ?

— Je ne sais pas, mais on dit toujours ça.

 

Un dimanche, un petit garçon sonna chez Madeleine.

 

— Madame ?

— Oui ?

— Pourquoi vous mettez un parapluie à votre arbre ?

 

Madeleine regarda le bouleau.

 

— Parce qu'il n'aime pas la pluie.

 

Le garçon regarda l'arbre.

 

— Il vous l'a dit ?

— Non.

— Alors comment vous savez ?

 

Madeleine réfléchit.

 

— Il se penche.

 

Le garçon examina le bouleau.

Effectivement, il se penchait légèrement.

 

— Il se penche aussi quand il ne pleut pas.

— Oui.

— Alors ce n'est peut-être pas ça.

 

Madeleine regarda l'arbre.

 

— Peut-être.

 

Le garçon partit.

 

Le lendemain, il revint avec un petit parapluie rouge.

 

— C'est pour quoi ?

— Pour l'autre côté.

 

Ils installèrent le parapluie rouge.

 

Le bouleau avait maintenant deux parapluies.

La situation commençait à devenir sérieuse.

 

Le mercredi, quelqu'un ajouta un parapluie bleu.

Personne ne sut qui.

 

Le jeudi, un vert.

 

Le vendredi matin, le bouleau était entouré de sept parapluies.

Il ne pleuvait même plus.

 

— On devrait peut-être les enlever, dit le garçon.

— Pourquoi ?

— Il fait soleil.

 

Madeleine réfléchit.

 

— Ils font de l'ombre.

— Les arbres aiment le soleil.

— C'est vrai.

 

Ils enlevèrent les sept parapluies.

Puis ils les posèrent contre le mur.

 

Le lendemain, il plut.

 

Madeleine sortit.

Elle prit le parapluie jaune.

Puis s'arrêta.

 

Elle regarda le bouleau.

 

Le garçon, qui arrivait justement, attendit.

 

— Alors ?

— Je réfléchis.

— À quoi ?

— Peut-être qu'il aime la pluie.

— Peut-être.

 

Madeleine remit le parapluie contre le mur.

 

Ils s'assirent sous l'auvent.

 

La pluie tomba.

Le bouleau fut complètement trempé.

Ses feuilles bougeaient dans tous les sens.

 

— Il n'a pas l'air malheureux, dit le garçon.

— Non.

 

Madeleine sourit.

 

— Il a même l'air content.

— Oui.

 

Ils restèrent là.

 

Au bout d'un moment, Madeleine demanda :

 

— Tu veux un chocolat chaud ?

— Oui.

 

Ils rentrèrent.

Le bouleau resta sous la pluie.

 

Quelques semaines passèrent.

Les parapluies restèrent contre le mur.

 

Puis vint un jour de très grand vent.

 

Le petit bouleau pliait énormément.

Madeleine le regardait par la fenêtre.

 

— Il va casser.

 

Elle sortit.

Le garçon était là.

 

— On met les parapluies ?

— Ça ne sert à rien contre le vent.

— Ah oui.

 

Ils restèrent devant l'arbre sans savoir quoi faire.

 

Puis le facteur arriva.

Il posa son vélo.

 

— Il faut un tuteur.

 

Le boucher, qui passait par là, entendit.

 

— J'ai un piquet.

 

La boulangère sortit de sa boutique avec une corde.

 

Personne ne sut vraiment pourquoi une boulangère possédait une corde aussi solide.

 

En dix minutes, cinq personnes entouraient le petit bouleau.

 

On planta le piquet.

On attacha la corde.

On vérifia.

 

Le bouleau tenait.

 

Tout le monde recula.

 

— Voilà, dit le facteur.

 

Madeleine regarda les gens autour de son arbre.

 

— Merci.

— C'est normal.

 

Puis chacun repartit.

 

Le soir, le vent tomba.

 

Madeleine sortit une dernière fois.

 

Le bouleau était toujours là.

Le parapluie jaune aussi, contre le mur.

 

Elle le prit.

L'ouvrit.

Et s'assit dessous.

 

Le garçon, qui n'était manifestement jamais très loin, arriva.

 

— Mais il ne pleut pas.

— Je sais.

— Alors pourquoi vous avez ouvert le parapluie ?

 

Madeleine regarda le ciel.

 

— J'en avais envie.

 

Le garçon réfléchit.

 

Puis il prit le rouge et vint s'asseoir à côté d'elle.

 

Ils restèrent ainsi.

 

Deux personnes sous deux parapluies.

Par grand soleil.

Devant un arbre qui n'en avait plus.

 

Le facteur passa à vélo.

Il ralentit.

 

Il allait dire quelque chose.

Puis il continua son chemin.

 

Il commençait à comprendre.

 

Enfin…

pas vraiment.

 

Mais il avait appris que ce n'était pas toujours nécessaire.

 

Quelques mois plus tard, le bouleau avait poussé.

Beaucoup.

 

Le tuteur devint inutile.

On le retira.

 

Quant aux sept parapluies, ils restèrent contre le mur à disposition de tout le monde.

 

Les voisins commencèrent à les emprunter.

Puis à les rapporter.

 

Parfois ils en rapportaient un autre.

 

Au bout d'un an, il y en avait quatorze.

 

Madeleine n'avait toujours aucune idée de la manière dont cela avait commencé.

 

Elle se souvenait seulement qu'un jour, elle avait eu peur qu'un petit arbre soit mouillé.

 

Ce qui était parfaitement idiot.

 

Mais le bouleau avait grandi.

Le garçon venait toujours boire du chocolat.

Les voisins se parlaient davantage.

Et quatorze personnes pouvaient désormais sortir sous la pluie.

 

Alors Madeleine décida que certaines idées idiotes méritaient peut-être qu'on les laisse aller jusqu'au bout.



Rodolphe Cogels van Reynegom

Le Cabinet de la Mue


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