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#6 - La faute d'orthographe

il y a 2 jours
4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Le fromage corse sentait très fort.

Pas mauvais.

Fort.

 

Il occupait la cuisine avec l’assurance de quelqu’un qui n’avait jamais demandé la permission d’entrer.

 

— Tu pourrais le mettre dehors, dit Lucie.

— Il est déjà dans une boîte.

— La boîte ne croit pas à sa mission.

 

Paul ouvrit le réfrigérateur.

Le referma.

 

— C’est pire dedans.

 

Ils décidèrent de laisser le fromage sur la table.

 

À cet instant, l’or chanta.

 

Tchip.

 

Lucie regarda Paul.

 

— T’as entendu ?

 

Tchip-tchip.

 

Le bruit venait d’une petite pièce d’or posée près de la corbeille à fruits.

 

Elle appartenait à l’oncle Émile.

Enfin, elle lui avait appartenu.

Émile était mort depuis douze ans.

 

— Ça recommence, dit Paul.

— Comment ça, « ça recommence » ?

— Hier aussi.

— Et tu ne m’as rien dit ?

— Je pensais que c’était un oiseau.

— Dans la cuisine ?

— Il y a bien le chat de la voisine.

 

Le chat de la voisine était effectivement là.

Il s’appelait Ministre.

 

Personne ne l’avait invité.

 

Il venait tous les jours, mangeait quelque chose, dormait sur une chaise et rentrait chez lui avec la tranquillité d’un homme ayant deux familles.

 

Ministre fixa la pièce.

 

Tchip.

 

Ses oreilles se dressèrent.

Il bondit.

 

La pièce roula sous la table.

 

— Ministre !

 

Le chat disparut derrière le canapé.

 

— Bravo.

 

Paul se mit à quatre pattes.

 

Il devait justement se rendre à son massage orthopédique.

Son épaule droite était bloquée depuis plusieurs semaines.

 

Le praticien lui avait expliqué que son corps compensait.

 

— Il compense quoi ? avait demandé Paul.

— Votre épaule.

— Oui, mais pourquoi ?

— Parce qu’elle compense.

 

Paul avait payé soixante euros.

 

Sous la table, il trouva la pièce.

Et une enveloppe.

 

— C’est quoi ?

— Aucune idée.

 

Sur l’enveloppe était écrit :

 

À mon neveux Paul.

 

Lucie regarda.

 

— Neveu sans x.

— Je sais.

— Ton oncle faisait des fautes ?

— Tout le temps.

 

Paul ouvrit.

 

À l’intérieur, une seule feuille.

 

Cher Paul, si je meurs avant toi, ce qui est statistiquement probable, je voudrais que tu gardes cette pièce. Elle ne vaut peut-être pas grand-chose mais elle vient de mon père. Ne deviens pas con avec les héritages. Ton oncle Émile.

 

Lucie relut.

 

— C’est tout ?

— Oui.

— « Ne deviens pas con avec les héritages. »

— C’était Émile.

 

Tchip.

 

La pièce chanta dans la main de Paul.

 

Puis quelque chose d’autre se produisit.

 

L’oncle Émile apparut.

 

Pas en fantôme.

En chair.

Très incarné.

 

Il était assis sur la chaise de la cuisine avec son vieux pull brun.

 

— Ça pue ici.

 

Paul lâcha la pièce.

 

— Émile ?

— Quoi ?

— Tu es mort.

— Je sais.

— Tu es là.

 

Émile regarda ses mains.

 

— Apparemment.

 

Lucie s’approcha.

 

— Vous êtes vraiment son oncle ?

— Malheureusement.

 

Ministre sortit de derrière le canapé.

Il renifla Émile.

 

— Même le chat vous voit.

— C’est rassurant.

 

Émile aperçut le fromage.

 

— Corse ?

— Oui.

 

Il coupa un morceau.

 

— Excellent.

 

Paul était bouleversé.

 

— Mais pourquoi tu es revenu ?

 

Émile mâchait.

 

— Aucune idée.

— Tu dois avoir un message.

— Pourquoi ?

— Les morts ne reviennent pas pour manger du fromage.

 

Émile regarda son morceau.

 

— Tu serais surpris.

 

Paul s’assit.

 

— Il doit bien y avoir une raison.

— Vous avez toujours besoin d’une raison ?

— Pour une résurrection familiale, oui.

 

Émile soupira.

 

— Bon. Pose ta question.

 

Paul en avait mille.

 

La mort.

L’au-delà.

Son père.

La pièce d’or.

Le sens de la vie.

 

Et puis une pensée parfaitement salubre mais légèrement coquine lui traversa l’esprit : si les morts pouvaient réellement revenir, cela ouvrait des perspectives assez troublantes concernant certaines anciennes histoires d’amour.

 

Lucie le regarda.

 

— Pourquoi tu souris ?

— Pour rien.

— C’était coquin.

— Comment tu sais ?

— Je te connais.

 

Émile éclata de rire.

 

— Elle est bien, celle-là.

— C’est ma femme.

— Justement.

 

Paul se sentit soudain très vivant.

Cela le surprit.

 

Son oncle mort mangeait du fromage, le chat de la voisine était couché sur son pied, sa femme venait de lire une pensée coquine sur son visage et une pièce d’or chantait comme un oiseau.

 

Il avait préparé une question sur l’au-delà.

Il ne la posa pas.

 

— Émile ?

— Oui ?

— Pourquoi tu avais écrit « neveux » avec un x ?

 

Émile s’arrêta de mâcher.

 

— C’est ça que tu me demandes ?

— Oui.

— Je suis revenu d’entre les morts pour une faute d’orthographe ?

— Apparemment.

 

Émile réfléchit.

 

— Peut-être que j’en voyais plusieurs.

— Plusieurs quoi ?

— Plusieurs Paul.

— Ça ne veut rien dire.

— Je suis mort. J’ai droit à un peu de profondeur gratuite.

 

Tchip.

 

Tout le monde regarda la pièce.

 

Ministre bondit à nouveau.

 

La chaise d’Émile était vide.

 

Silence.

 

Paul resta debout.

 

— Il est reparti ?

 

Lucie regarda le fromage.

Un morceau manquait.

 

— Pas complètement.

 

Le lendemain, Paul alla à son massage orthopédique.

 

Le praticien manipula son épaule.

 

— C’est beaucoup plus souple.

— Oui.

— Vous avez fait quelque chose ?

 

Paul réfléchit à son oncle incarné, au fromage corse, à l’or qui chantait et à cette étrange légèreté apparue après une conversation qui n’avait absolument rien résolu.

 

— J’ai corrigé une faute d’orthographe.

 

Le praticien s’arrêta.

 

— Pardon ?

 

Paul sourit.

 

— Laissez tomber.

 

Pour une fois, son épaule ne compensa rien.



Rodolphe Cogels van Reynegom

Le Cabinet de la Mue


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