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#7 - La goutte

il y a 2 jours
5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

L’œsophage du kangourou faisait un bruit étrange.

 

Gloup.

 

Le kangourou s’arrêta.

 

Gloup.

 

Il regarda autour de lui.

Personne.

 

Gloup.

 

— C’est nouveau, ça.

 

Il avala.

Plus rien.

 

Puis :

 

Gloup.

 

À quelques centaines de mètres de là, au pied d’une montagne, un homme vivait dans un tipi.

 

Il s’appelait Joseph.

Le tipi, lui, n’avait pas de nom.

 

Joseph avait quitté sa communauté plusieurs années auparavant pour venir s’installer près de cette montagne, parce qu’un rêve lui avait indiqué qu’il devait vivre là.

 

Avec le temps, il avait toutefois commencé à soupçonner qu’il avait peut-être mal compris le rêve.

 

Dans celui-ci, il y avait une montagne.

Ça, c’était certain.

Mais rien ne prouvait qu’il devait déménager.

 

— J’aurais peut-être simplement dû la regarder, disait-il parfois.

 

Le tipi ne répondait pas.

Joseph appréciait cela chez lui.

 

Ce matin-là, il préparait un exercice de divination.

 

Il avait posé sur une couverture un os d’oiseau, quatre pierres, une plume, un petit bol d’eau et un objet en plastique trouvé sur le bord de la route dont il ignorait complètement la fonction mais qui, depuis plusieurs mois, donnait beaucoup de profondeur à ses cérémonies.

 

Il attendait.

 

À midi, ils arrivèrent.

 

Ils étaient sept.

Un clan en provenance d’un autre monde.

 

Ils avaient marché pendant trois jours depuis l’endroit où leur vaisseau s’était écrasé et semblaient très fatigués.

 

Le premier s’inclina devant Joseph.

 

— Nous cherchons celui qui connaît l’avenir.

 

Joseph regarda derrière lui.

 

— Ici ?

— Oui.

— Ah.

 

Il aurait préféré qu’on lui dise « celui qui essaye parfois ».

Mais il les fit entrer.

 

À sept, plus Joseph, le tipi devint immédiatement trop petit.

 

— Vous êtes nombreux.

— Nous étions cent quarante-deux.

 

Joseph ne posa pas la question suivante.

 

Il déplaça le bol.

 

— Vous voulez savoir quoi ?

 

Le plus âgé des visiteurs répondit :

 

— Si notre clan survivra.

 

Joseph regarda les sept visages.

Puis ses quatre pierres.

 

Il aurait aimé disposer d’un matériel légèrement plus conséquent.

 

— Je vais voir.

 

Il prit les pierres dans ses mains.

Les secoua.

Les lança.

 

Trois tombèrent sur la couverture.

La quatrième roula dehors.

 

— C’est mauvais ? demanda l’un des visiteurs.

— Pas forcément.

— Elle est partie.

— Oui.

— Nous aussi, nous sommes partis.

 

Joseph regarda la pierre.

 

— Ne m’aidez pas.

 

Il lança l’os.

L’os tomba dans le bol d’eau.

 

— Et ça ?

— C’est inhabituel.

— Mauvais ?

— J’ai dit inhabituel.

— Chez nous, inhabituel est souvent mauvais.

— Chez nous aussi. Mais on essaie de ne pas le dire tout de suite.

 

À cet instant, le kangourou passa devant le tipi.

 

Gloup.

 

Tout le monde se retourna.

 

— Qu’est-ce que c’est ? demanda un visiteur.

— Un kangourou.

— Non. Le bruit.

 

Gloup.

 

Joseph sortit.

Le clan le suivit.

 

Le kangourou s’arrêta devant eux.

 

— Vous aussi, vous l’entendez ? demanda-t-il.

 

Le clan recula.

 

— Il parle.

 

Joseph haussa les épaules.

 

— Aujourd’hui, ça ne me paraît pas être le plus étrange.

 

Le kangourou avala.

 

Gloup.

 

Le plus jeune visiteur s’approcha.

Il posa délicatement une main contre le cou de l’animal.

 

— Quelque chose descend.

— Je sais, dit le kangourou. C’est généralement le principe.

— Non. Quelque chose de très petit.

 

Le kangourou toussa.

 

Une minuscule goutte d’eau sortit de sa bouche.

Elle tomba sur une pierre.

 

— Ah, dit Joseph.

 

La goutte glissa le long de la pierre, rejoignit un filet d’eau, puis un ruisseau qui descendait de la montagne.

 

Tout le monde la suivit.

Même le kangourou.

 

Cela prit un certain temps.

 

Le ruisseau rejoignit une rivière.

La goutte disparut dedans.

 

— Voilà, dit Joseph.

 

Le chef du clan attendit.

 

— Voilà quoi ?

— Je ne sais pas.

— Vous êtes le devin.

— Oui, mais ça ne veut pas dire que tout est un message.

 

Le visiteur sembla très déçu.

 

Ils s’assirent au bord de l’eau.

 

La rivière descendait de la montagne depuis bien avant le tipi, Joseph, le kangourou et probablement plusieurs des questions qu’ils étaient venus lui poser. Elle avait traversé des forêts disparues, contourné des rochers qui n’existaient plus, nourri des animaux dont personne n’avait gardé le nom ; elle avait été bue, pissée, évaporée, devenue nuage, neige, sueur, larme, brouillard, puis rivière à nouveau, sans jamais avoir eu besoin de décider laquelle de ces formes était réellement la sienne.

 

Le plus jeune du clan demanda :

 

— Où est la goutte ?

 

Joseph montra la rivière.

 

— Là.

— Où exactement ?

— Aucune idée.

— Alors elle est perdue.

 

Le kangourou répondit :

 

— Ou elle a beaucoup plus d’eau autour d’elle.

 

Joseph le regarda.

 

— C’est bien.

— Merci.

— Je peux la reprendre pour mes consultations ?

— Non.

 

Ils restèrent un moment devant la rivière.

 

Puis le chef du clan demanda :

 

— Et notre avenir ?

 

Joseph soupira.

 

Il ramassa sept petits cailloux.

Il en donna un à chacun.

 

— Voilà votre exercice de divination.

— Que devons-nous faire ?

— Jetez-les dans l’eau.

 

Ils obéirent.

 

Sept petits ploc.

 

— Et maintenant ?

— Regardez.

 

Ils regardèrent.

 

— Quoi ?

— Ce qui arrive.

 

Ils attendirent.

 

Rien n’arriva.

La rivière continua.

 

— C’est tout ? demanda le chef.

— Pour l’instant.

— Mais nous voulions savoir si notre clan survivra.

 

Joseph resta longtemps silencieux.

 

Puis il regarda les sept étrangers assis côte à côte au bord d’une rivière d’un monde qui n’était pas le leur.

 

— Votre clan a déjà survécu jusqu’ici.

— Ce n’est pas l’avenir.

— Non.

— Alors à quoi sert votre divination ?

 

Joseph réfléchit.

 

Derrière eux, le tipi bougeait doucement dans le vent. La montagne n’avait toujours pas confirmé si elle l’avait réellement convoqué toutes ces années auparavant, et cela commençait à lui être égal.

 

— Peut-être à regarder suffisamment longtemps ce qui est là pour arrêter, quelques minutes, de demander ce qui viendra après.

 

Le chef ne répondit pas.

 

Le kangourou avala.

Tout le monde attendit.

 

Pas de gloup.

 

— Ah, dit-il. C’est passé.

 

Le plus jeune visiteur se mit à rire.

Puis un autre.

Joseph aussi.

 

Le soir, les sept étrangers dormirent autour du tipi.

 

Le lendemain, ils repartirent sans avoir obtenu leur réponse.

 

Joseph les regarda disparaître derrière la montagne.

 

Il rentra.

 

Sur la couverture, l’os d’oiseau trempait toujours dans le bol.

La quatrième pierre était dehors.

La plume avait disparu.

 

Et l’objet en plastique mystérieux n’avait, une fois de plus, absolument servi à rien.

 

Joseph le remit soigneusement au centre.


 

Rodolphe Cogels van Reynegom

Le Cabinet de la Mue


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