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#8 - La grand-mère

il y a 2 jours
3 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

La grand-mère montait lentement.

Très lentement.

 

Dieu, qui descendait justement par là, finit par s'arrêter.

 

— Vous allez où ?

— Là-haut.

— Pourquoi ?

— Il y a une fleur.

 

Dieu regarda la montagne.

 

— Il y a des fleurs ici aussi.

— Pas celle-là.

 

Elle continua.

Dieu marcha à côté d'elle.

 

Au bout de dix minutes, il demanda :

 

— Elle a quoi de particulier ?

— Rien.

— Elle est rare ?

— Non.

— Médicinale ?

— Non.

— Très belle ?

 

La grand-mère réfléchit.

 

— Pas spécialement.

 

Dieu commençait à s'agacer.

 

— Alors pourquoi vous grimpez depuis trois heures ?

— Parce qu'elle pousse là-haut.

 

Dieu regarda le sommet.

Puis les genoux de la vieille dame.

 

— Je peux vous y emmener.

— Non merci.

— En une seconde.

— Justement.

 

Elle continua.

 

Dieu soupira.

Il n'avait jamais très bien compris les humains.

 

Quand il leur facilitait les choses, ils trouvaient que ça allait trop vite.

Quand il ne faisait rien, ils demandaient où il était.

 

Ils arrivèrent à un passage raide.

La grand-mère s'arrêta.

Elle reprit son souffle.

 

Dieu attendit.

 

— Vous pourriez quand même déplacer ce rocher, dit-elle.

— Ah !

 

Dieu était ravi.

Enfin quelque chose d'utile.

 

Il leva la main.

 

— Pas celui-là ! cria la grand-mère.

 

Dieu s'arrêta.

 

— Le petit.

— Lequel ?

— Celui sous mon pied.

 

Dieu regarda.

Un caillou de la taille d'une noix gênait sa chaussure.

 

— Vous me demandez de déplacer ça ?

— Oui.

— Je peux déplacer toute la montagne.

— Je sais. Mais elle ne me gêne pas.

 

Dieu poussa le petit caillou.

 

— Merci.

 

Ils repartirent.

 

Une heure plus tard, ils arrivèrent près du sommet.

 

La fleur était là.

Petite.

Jaune.

Un peu tordue par le vent.

 

La grand-mère s'assit devant elle.

Dieu aussi.

 

Ils la regardèrent.

 

Au bout d'un moment, Dieu demanda :

 

— C'est tout ?

— Oui.

— Vous avez marché quatre heures pour ça ?

— Oui.

— Vous n'allez même pas la cueillir ?

 

La grand-mère le regarda comme s'il venait de dire une énormité.

 

— Évidemment que non.

— Alors vous êtes venue faire quoi ?

— La voir.

 

Dieu contempla la fleur.

Il l'avait créée.

Enfin, pas celle-là précisément.

À ce stade de la Création, beaucoup de choses poussaient toutes seules.

 

— Elle sera morte dans quelques jours, dit-il.

— Je sais.

— Vous aussi, bientôt.

 

La grand-mère tourna la tête.

 

— Vous êtes toujours aussi délicat ?

— Je donne une information.

— Gardez-en certaines.

 

Ils restèrent silencieux.

 

Le vent passait dans les herbes.

La fleur bougeait légèrement.

 

Puis la grand-mère sortit un morceau de pain de son sac.

Elle le coupa en deux.

 

— Vous en voulez ?

— Je suis Dieu.

— Ce n'était pas ma question.

 

Dieu prit le morceau.

Ils mangèrent.

 

Avant de redescendre, la grand-mère posa doucement deux doigts près de la fleur, sans la toucher.

 

— À l'année prochaine.

 

Dieu ne dit rien.

Il savait qu'il n'y aurait probablement pas d'année prochaine.

 

Sur le chemin du retour, il demanda :

 

— Pourquoi lui avez-vous dit ça ?

— Quoi ?

— À l'année prochaine.

— Parce qu'elle n'a pas besoin de savoir.

 

Dieu s'arrêta.

 

— Mais vous, vous savez.

 

La grand-mère continua à descendre.

 

— Plus ou moins.

 

Il la rattrapa.

 

— Et ça ne change rien ?

— Si.

— Quoi ?

 

Elle montra le sommet derrière eux.

 

— Ça rend la montée plus importante.

 

Dieu resta silencieux.

 

Arrivé en bas, il regarda la vieille dame s'éloigner.

 

Puis il remonta seul jusqu'à la fleur.

Ça lui prit une seconde.

 

Il s'assit devant elle.

 

Au bout de quelques minutes, il se sentit légèrement ridicule.

 

— Je t'ai créée, quand même.

 

La fleur bougea dans le vent.

 

— Enfin, ton espèce.

 

Rien.

 

Dieu resta encore un peu.

 

Puis il remarqua un petit caillou sous sa sandale.

Il leva la main pour le faire disparaître.

 

Et se ravisa.

 

Il le poussa simplement du bout du pied.

 

Après tout, ce n'était pas la montagne qui le gênait.



Rodolphe Cogels van Reynegom

Le Cabinet de la Mue


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