#1 - La pomme de terre de Barabbas
Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Barabbas cultivait des pommes de terre au Moyen Âge.
C’était impossible.
Un historien le lui fit remarquer.
— La pomme de terre n’arrive en Europe qu’au XVIe siècle.
Barabbas regarda son champ.
— Et ça ?
— C’est embêtant.
— Pour qui ?
L’historien réfléchit.
— Pour moi, surtout.
Puis il disparut.
Les historiens apparaissaient rarement au Moyen Âge. Celui-ci avait probablement fait une erreur de siècle.
Barabbas reprit sa bêche.
Il aimait les pommes de terre.
Elles poussaient sous terre, ne demandaient pas qu’on les admire et avaient la politesse de devenir plusieurs quand on en enterrait une.
Il trouvait cela rassurant.
Deux photons arrivèrent à cet instant.
Très vite.
Évidemment.
— Pardon !
— Attention !
Ils traversèrent Barabbas, frappèrent une feuille de pomme de terre et s’arrêtèrent.
Enfin, façon de parler.
— On est où ? demanda le premier.
— Au Moyen Âge.
— Impossible.
Barabbas soupira.
— Vous aussi ?
Il posa sa bêche.
Depuis quelque temps, son bras droit le faisait souffrir. Quelques semaines auparavant, en soulevant un sac, une partie du muscle s’était déchirée. Depuis, quelque chose se reconstruisait lentement à l’intérieur de lui : des fibres minuscules se rejoignaient, des cellules travaillaient sans bruit, réparaient, nettoyaient, remplaçaient. Barabbas ne savait rien de tout cela. Il savait seulement qu’hier il pouvait lever le bras jusque-là et qu’aujourd’hui il pouvait aller un peu plus haut.
Il leva le bras.
— Pas mal, dit le premier photon.
— Quoi ?
— Rien.
Barabbas s’assit.
Il devait justement procéder à son examen de conscience.
Un moine lui avait conseillé d’en faire un chaque soir.
Le principe était simple : regarder sa journée et reconnaître ce qui avait été juste, ce qui ne l’avait pas été, ce qu’il regrettait et ce qu’il pourrait faire autrement.
Barabbas détestait ça.
— Bon.
Il ferma les yeux.
— J’ai volé deux œufs.
Le premier photon regarda le second.
— C’est mal ?
— Je suis de la lumière. Pas théologien.
Barabbas continua.
— J’ai menti à Simon.
— Pourquoi ? demanda le photon.
Barabbas ouvrit un œil.
— Vous êtes obligés de participer ?
— Non.
— Alors taisez-vous.
Il referma les yeux.
— J’ai souhaité du mal à un homme.
Silence.
— J’ai été jaloux.
Silence.
— J’ai pensé que ma vie aurait dû être différente.
Le second photon intervint :
— Ça, c’est un péché ?
— Je ne sais pas.
— Alors pourquoi tu le mets dedans ?
Barabbas ouvrit les yeux.
— Parce que ça me poursuit.
Les deux photons ne dirent rien.
Ils connaissaient assez peu le fait d’être poursuivi.
Pour eux, partir et arriver étaient presque la même chose.
Barabbas regarda son bras.
— Et puis il y a ce que j’ai fait autrefois.
Les photons attendirent.
— Un homme a été condamné. Moi, on m’a libéré.
Il arracha une mauvaise herbe.
— Depuis, tout le monde connaît mon nom à cause du sien.
Le premier photon demanda :
— Tu aurais préféré mourir ?
Barabbas resta longtemps sans répondre.
— Certains jours, oui.
— Et aujourd’hui ?
Barabbas regarda son champ impossible.
Son bras qui se reconstruisait.
La terre sous ses ongles.
— Aujourd’hui, non.
Un des photons se posa sur une feuille.
Ou la traversa.
Avec les photons, la nuance est importante.
— Ton muscle ne fait pas d’examen de conscience, dit-il.
— Quoi ?
— Il a été déchiré. Il se répare.
— Je ne suis pas un muscle.
— Heureusement. La conversation serait limitée.
Barabbas sourit.
Le soleil descendait.
Les deux photons allaient repartir.
— Attendez.
— Quoi ?
— Mon examen n’est pas fini.
— Il finit quand ?
Barabbas réfléchit.
Chaque soir, il avait cru qu’il devait parvenir quelque part : à une conclusion, un pardon, une explication suffisamment grande pour contenir ce qui lui était arrivé. Et chaque soir, il retrouvait les mêmes morceaux de lui-même, comme si la conscience était un tribunal condamné à rouvrir éternellement le même dossier.
Il regarda son bras.
Puis il l’éleva doucement.
Un peu plus haut qu’hier.
— Peut-être maintenant.
Les deux photons repartirent.
Barabbas resta seul dans son champ de pommes de terre médiévales.
Avant de rentrer, il en déterra une.
Il la regarda.
— Toi non plus, tu ne devrais pas être là.
La pomme de terre ne répondit pas.
Barabbas la mit dans sa poche.
Pour une fois, l’impossible lui parut moins lourd que le passé.
Rodolphe Cogels van Reynegom
Le Cabinet de la Mue
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