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#10 - La pétale unique

il y a 12 heures
3 min de lecture

Au camping, Marianne avait réservé deux soins qu’elle choyait depuis février : un massage du dos le mardi, un soin du visage le jeudi.

 

Elle connaissait leurs horaires mieux que les anniversaires de certains cousins.

 

— Tu vas revenir toute neuve, disait Thierry.

— Je voudrais surtout revenir reposée.

— C’est pareil.

— Pour une batterie, peut-être.

 

Ils occupaient un mobil-home avec leurs deux enfants, la mère de Thierry et une porte de salle de bains qui ne fermait qu’à condition de soulever légèrement le lavabo.

 

La promiscuité avait ses avantages : on pouvait demander où était le beurre sans interrompre sa douche.

 

Le lundi soir, Thierry s’inscrivit au karaoké.

 

Il avait choisi le tube de l’été, une chanson dans laquelle un homme promettait de tout quitter pour une femme sans préciser qui s’occuperait du chien.

 

— J’ai encore l’œsophage fringant, annonça-t-il.

 

Sa fille leva les yeux.

 

— Tu chantes avec l’œsophage ?

— À mon âge, on utilise ce qui tient.

 

Marianne rit. Elle aimait quand il devenait idiot de son plein gré. Cela lui rappelait leurs débuts, avant les listes, les sacs à préparer et cette manière qu’il avait prise de lui demander où se trouvaient les choses avant de les chercher.

 

Le lendemain, son massage était à dix heures.

 

À neuf heures vingt, elle posa sa serviette sur son bras.

 

— Je pars dans dix minutes.

 

Thierry était en train de négocier avec le grille-pain.

 

— Tu peux juste préparer le sac de piscine ?

— Tout est dans le placard.

— Oui, mais tu sais ce qu’il faut.

 

Elle ouvrit le placard.

 

À neuf heures quarante, leur fils ne trouvait plus son maillot. La grand-mère voulait savoir si ses comprimés se prenaient avant ou après le petit déjeuner. Thierry avait retrouvé le maillot, mais doutait qu’il appartînt encore à leur fils.

 

Marianne répondit à chacun.

 

Puis elle regarda l’heure.

 

— Tu peux téléphoner pour décaler ? demanda Thierry.

 

Au centre de soins, on pouvait décaler au vendredi suivant.

 

Ils repartaient le vendredi matin.

 

— Ce n’est que partie remise, dit-il.

 

Elle rangea sa serviette.

 

L’après-midi, leur fille lui apporta une marguerite presque entièrement déplumée.

 

— Il reste une pétale.

— Un pétale.

— Celle-ci est une fille.

 

Marianne accepta la correction.

 

— Tu jouais à « il m’aime » ?

— Non. À « je vais à la piscine ou je reste ici ». Mais j’ai commencé trop vite, je ne sais plus ce que ça dit.

 

Elle posa la fleur dans un verre et partit à la piscine.

 

Marianne resta seule douze minutes.

 

Elle ne lut pas. Ne dormit pas. Elle regarda une fourmi transporter quelque chose de beaucoup trop grand pour elle, puis détourna les yeux.

 

Le jeudi, Thierry avait prévu une excursion au marché.

 

— Il paraît qu’il est magnifique.

— Mon soin est à onze heures.

— On y va tôt.

— Vous y allez tôt.

 

Il la regarda.

 

— Tu n’as pas envie de venir ?

— Si. J’ai aussi envie de mon soin.

 

— On peut faire les deux.

 

Elle désigna le sac de piscine encore posé près de la porte.

 

— Mardi, on pouvait aussi.

 

Thierry s’assit sur la banquette. Elle resta debout, les mains autour de sa tasse.

 

— Tu aurais dû me dire que c’était important.

— Je t’en parle depuis février.

— Oui, mais je pensais…

— Que ça pouvait sauter.

 

Il ne répondit pas tout de suite.

 

Dans la petite chambre, sa mère demanda qui avait pris ses lunettes.

 

Thierry ouvrit la bouche vers Marianne, puis se leva.

 

À dix heures quarante, elle sortit du mobil-home.

 

Derrière elle, son fils cria :

 

— Papa, elle est où, ma casquette ?

 

Elle ralentit.

 

— On va chercher, répondit Thierry.

 

Elle continua.

 

Au centre, la praticienne lui demanda si elle souhaitait parler pendant le soin.

 

— Non, merci.

 

Ce fut une conversation excellente.

 

Quand Marianne revint, le repas n’était pas prêt. La table était couverte de pain, de tomates et d’un fromage acheté au marché. La grand-mère portait les lunettes de Thierry.

 

— Les miennes sont dans un endroit sûr, expliqua-t-elle. Nous cherchons lequel.

 

Thierry tira une chaise.

 

— Tu as bonne mine.

 

Marianne s’assit.

 

— Tu peux passer le pain ?

 

Il le lui passa.

 

Dans le verre, la pétale unique tenait encore. Quelqu’un avait changé l’eau.



Rodolphe Cogels van Reynegom

Le Cabinet de la Mue


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