#9 - La culotte
La culotte apparut sur l’épaule du fiancé au moment où la mère de Mireille expliquait que, dans leur famille, certaines choses ne se faisaient pas.
Elle était mauve, bordée de dentelle et encore attachée à une pince à linge.
Thomas ne bougea plus.
— Ça, par exemple ? demanda-t-il.
Dans la cour, quelqu’un éclata de rire.
Une tante leva les yeux vers le balcon.
— Mireille ! Ton linge prend position !
Ils étaient venus à Kinshasa annoncer leur mariage.
Depuis trois jours, on les nourrissait comme s’ils allaient traverser un désert, mais personne n’avait encore demandé la date.
Thomas retira la culotte de son épaule.
— Je la mets où ?
— Dans ta poche, dit Mireille.
— On avance vite.
Sa mère, Pauline, rentra dans la maison.
Le rire continua un peu sans elle, puis se dispersa.
Le soir, Thomas trouva Mireille assise sur leur lit, devant deux valises ouvertes.
— Ta mère ne m’aime pas.
— Elle vérifie.
— Quoi ?
— Si tu vas partir.
— On repart ensemble mardi.
— Voilà.
Ça commence très mal.
Dans la cour, les cousins déplaçaient des chaises, discutaient d’un match et cherchaient un téléphone qui sonnait dans une marmite.
Thomas sourit.
— Quel brouhaha africain…
— Le téléphone dans la marmite, c’est mon oncle Édouard. Ne lui attribue pas tout un continent.
Il rit et s’assit près d’elle.
Dans la valise ouverte, Mireille replia une chemise qui l’était déjà.
— Qu’est-ce qu’elle pense que je vais faire ? demanda-t-il.
— Repartir sans toi. Ou t’emmener et te laisser tomber après.
— Elle te l’a dit ?
— Elle dit : « Tu ne sais pas comment ils sont. »
— Les Belges ?
— Ceux qui repartent.
Thomas resta un moment silencieux.
— Elle parle de moi ?
— C’est bien le problème. Je ne crois pas.
— De qui, alors ?
— D’un homme qui s’appelait Luc.
Elle posa la chemise dans la valise.
— Chaque fois que j’essaie de lui parler de notre mariage, c’est son histoire à elle qui revient. Mais jamais en entier.
Trente ans plus tôt, Luc avait aimé Pauline pendant une saison où tout semblait possible. Elle avait vingt-trois ans, lui vingt-sept. Il travaillait à Kinshasa, promettait Bruxelles, écrivait même l’adresse sur les enveloppes.
Puis sa mère à lui était tombée malade. Il était rentré en Belgique.
Pendant quelques mois, ses lettres avaient continué d’arriver. Ensuite, Pauline avait écrit seule.
Mireille connaissait l’histoire par fragments. Un prénom surpris dans une dispute. Une photographie rapidement remise dans un tiroir. Sa mère n’avait jamais voulu lui raconter la suite.
— Tu pourrais lui demander de nous écouter, dit Thomas. Juste nous.
— Je vais essayer.
Le lendemain, tante Agnès proposa un échange zen.
Elle avait découvert l’expression dans une émission et l’employait désormais pour toute conversation nécessitant qu’Édouard quitte la pièce.
— Chacun parle sans être interrompu.
— Et si quelqu’un dit une bêtise ? demanda Pauline.
— Tu la laisses finir. C’est le côté asiatique.
Elles s’installèrent dans la cour avec Thomas et le père Basile, venu rapporter un plat.
Celui-ci tenta de repartir avec beaucoup de discrétion.
Agnès lui indiqua une chaise.
— Vous pouvez rester. On aura peut-être besoin de Dieu.
Pauline parla longtemps. D’abord des billets d’avion. Puis des femmes qui attendent. Puis de cette chambre qu’elle avait repeinte avant le retour annoncé de Luc.
— Jaune, dit-elle. Il trouvait qu’il n’y avait pas assez de lumière.
Thomas regardait ses mains. Mireille venait d’apprendre la couleur.
— Moi, dit-elle enfin, quand nous nous disputons, je défais ma valise.
— C’est prudent.
— Même quand on se dispute pour la vaisselle, maman.
Pauline détourna les yeux.
Au-dessus d’eux, le linge remuait doucement.
Thomas prit la parole.
— Je ne peux pas vous promettre qu’on ne se fera jamais de mal. Mais quand Mireille prépare son départ, j’aimerais au moins savoir ce que j’ai fait.
— Tu trouves donc que j’exagère ? demanda Pauline à sa fille.
Mireille rapprocha sa chaise.
— Je trouve que tu attends encore une explication. Et que tu me prépares à m’en passer.
Le père Basile posa son plat à terre.
— Vous m’aviez invité pour Dieu ?
— On y arrive, dit Agnès.
— Sa particularité, quand il s’incarne, c’est qu’il faut lui faire une place quelque part. Même quand on avait autre chose de prévu.
Pauline le regarda.
— Vous comparez mon futur gendre à Jésus-Christ ?
— Non. Celui-ci m’a proposé une bière.
Mardi, Pauline accompagna les amoureux jusqu’à la voiture.
Elle tenait un petit paquet.
— Tu avais oublié ça.
Mireille reconnut sa culotte mauve, lavée, pliée, enveloppée dans un sachet transparent.
Thomas ouvrit la portière.
Pauline retint un instant la main de sa fille.
— Téléphone-moi quand vous serez chez vous.
Mireille hocha la tête.
Sa mère lâcha sa main, puis se pencha vers Thomas.
— Et toi, la prochaine fois, apporte moins de chemises. On n’a plus de place sur le fil.
Rodolphe Cogels van Reynegom
Le Cabinet de la Mue
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