#11 - La place froide
À trois heures du matin, Élise posa sa cuisse fraîche contre celle de Simon.
Il se déplaça de six centimètres.
Elle les mesura sans règle.
— Tu recules.
— Tu es froide.
— Je viens de traverser le couloir.
— Il faudrait prévenir avant de revenir avec le couloir.
Elle retira sa jambe.
Depuis quelques mois, leurs nuits devenaient délétères par petites touches. Une couverture tirée, une expiration trop longue, un dos tourné suffisaient. Le jour, ils achetaient des poireaux ensemble. La nuit, chacun disposait d’un avocat intérieur qui travaillait gratuitement jusqu’à l’aube.
Ils avaient loué trois jours la maison de l’arrière-grand-mère d’Élise, désormais tenue par une cousine. Ils en attendaient du calme.
Le calme était arrivé le premier. Il occupait toute la maison.
Le matin, Simon descendit purger un radiateur.
Élise ouvrit le secrétaire pour chercher du papier à feu. Dans un tiroir, une boîte de chocolats contenait des lettres nouées avec un ruban et la photographie d’un homme en uniforme allemand.
Au dos, son arrière-grand-mère avait écrit : Karl, février 1943. Il faisait si froid.
Élise connaissait l’histoire par fragments. Jeanne avait aimé cet homme durant l’Occupation. Dans la famille, on disait « l’Allemand », avec une façon de fermer la bouche après le mot. Jeanne avait ensuite épousé un autre homme, eu des enfants et gardé cette boîte.
Simon remonta, les doigts noirs.
— Le radiateur chauffe ?
— Il réfléchit. Qu’est-ce que tu lis ?
Elle lui tendit une lettre.
Il hésita.
— C’est intime.
— Oui.
— Je peux quand même ?
— C’est pour ça que je te la tends.
Il s’assit.
Karl écrivait un français appliqué. Il parlait d’un rendez-vous manqué, de pommes de terre, d’une paire de gants trop petite. Élise avait imaginé des déclarations vertigineuses. Elle trouvait surtout deux personnes qui essayaient de se voir dans un monde où cela ne pouvait pas être simple.
Puis cette phrase, de la main de Jeanne :
Quand tu pars avant le jour, je reste couchée pour ne pas voir la place froide.
— C’est triste, dit Simon.
Élise regardait la photographie.
— Elle ne parlait jamais de lui.
— Tu l’as connue ?
— Un peu. Elle me donnait des biscuits mous.
— C’est donc héréditaire.
— Quoi ?
— Votre confiance dans les boîtes en fer.
Elle sourit, puis reprit la lettre.
— Cette nuit, quand tu t’es éloigné…
Simon posa sa tasse.
— Élise. J’étais là.
— Je sais.
— J’avais froid à la jambe.
— Je sais aussi.
Il se leva trop vite. Sa chaise racla le carrelage.
— Je vais chercher du pain.
La porte se referma avec ce bruit ordinaire qui, à certaines heures, acquiert des ambitions.
Élise resta devant la boîte. Elle avait envie de rappeler Simon, de lui lire la phrase correctement, de lui faire comprendre quelque chose qu’elle n’arrivait pas elle-même à formuler. Elle prit son téléphone, puis le reposa.
Dans la cuisine, le radiateur produisit un glouglou considérable.
Il semblait avoir une opinion.
Simon revint avec du pain, deux chaussons aux pommes et des chaussettes épaisses.
— La boulangère vend de tout, dit-il.
— Tu lui as raconté ?
— Que le sol était froid.
— Seulement ça ?
— Elle avait du monde.
Ils mangèrent les chaussons debout. Élise avait encore la lettre à la main.
— Je ne crois pas que je sois triste à sa place, dit-elle. Mais cette phrase… J’aurais pu l’écrire.
— Moi, je pourrais écrire que j’aimerais dormir sans passer un examen d’amour.
— Tu le rates parfois.
— Je n’ai pas le programme.
Elle posa la lettre loin des miettes.
— Quand tu te tournes, je me sens laissée.
— Et quand tu me demandes de revenir, alors que je n’ai fait que bouger, j’ai envie de me lever.
Ils se regardèrent. Dehors, un merle secouait une feuille morte avec une violence disproportionnée.
— On fait quoi ? demanda Simon.
— D’abord, on chauffe cette foutue chambre.
Le soir, ils rangèrent les lettres. Élise laissa la photographie sur le secrétaire, appuyée contre la boîte.
La chambre était tiède.
— Pas le froid absolu, constata Simon.
— On avait donc payé pour une prestation inférieure.
Au milieu de la nuit, Élise revint des toilettes. Elle hésita avant de soulever la couverture.
— Cuisse fraîche à trois heures.
Simon entrouvrit un œil.
— Message reçu.
Il déplaça sa jambe. Elle sentit la crispation familière, attendit un instant, puis chercha une position pour elle-même.
Un peu plus tard, Simon se retourna vers la fenêtre.
Sa main resta derrière lui, ouverte sur le drap.
Élise y posa deux doigts, puis les retira pour remonter ses chaussettes.
Rodolphe Cogels van Reynegom
Le Cabinet de la Mue
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