top of page

#12 - La porte de service

il y a 11 heures
4 min de lecture

Dans la série Netflix que regardait Eleni, les gens quittaient leur famille avec une valise et une musique appropriée.

 

Elle avait essayé un jeudi.

 

Son oncle lui avait demandé de descendre les poubelles puisqu’elle sortait.

 

Le restaurant appartenait à la famille depuis trente-deux ans. Sur la façade, des lettres bleues promettaient CHEZ NOUS, VOUS ÊTES CHEZ VOUS.

 

Eleni servait six soirs par semaine. Son père, Nikos, cuisinait. Sa mère faisait les comptes, les desserts et tout ce qui apparaissait entre les deux. L’oncle Stavros possédait les murs, distribuait les salaires et conservait les passeports dans son bureau.

 

— Pour ne pas les perdre, disait-il.

 

Eleni était née à Liège. Elle avait vingt-quatre ans et savait exactement dans quel tiroir elle n’avait pas le droit de perdre le sien.

 

Ils vivaient au-dessus du restaurant. Son oncle appelait cela une chance. Lorsqu’on additionnait le logement, les repas et les avances, il restait rarement grand-chose sur leurs fiches de paie.

 

— Tu ne peux pas comparer avec un autre travail, disait son père. Ici, on est en famille.

 

Elle avait fini par vouloir comparer.

 

Son père allait chaque mardi chez un acupuncteur japonais pour une douleur à l’épaule.

 

— Il me pique et je paie, expliquait-il. Ton oncle fait l’inverse.

 

Il disait cela quand Stavros n’était pas là.

 

Le praticien lui demandait régulièrement s’il pouvait réduire les gestes qui aggravaient la douleur.

 

— Je suis cuisinier.

— J’ai compris.

— Alors vous avez compris mon problème.

— Et vous, ma question ?

 

Nikos rapportait cet échange avec amusement, puis reprenait ses casseroles.

 

Un mardi, Eleni l’attendit à la sortie du cabinet.

 

Elle avait obtenu un poste dans une cantine scolaire : horaires fixes, contrat, week-ends libres.

 

Son père lut le document debout, sous la pluie.

 

— Une cantine ?

— Les enfants mangent aussi.

— Je sais.

— Ils mangent plus tôt.

 

Il replia le contrat avec beaucoup de soin.

 

— Je vais parler à Stavros.

 

— Je te le dis à toi, papa.

 

Le lendemain, son oncle lui proposa de devenir responsable de salle.

 

Il avait même imprimé une carte à son nom.

 

— Tu vois qu’on pense à ton avenir.

 

Eleni la retourna. Le dos était blanc.

 

— Il y a un nouveau contrat ?

— Tu veux vraiment qu’on commence à compter entre nous ?

 

Il parla de son grand-père arrivé avec une seule chemise, du restaurant bâti à force de travail, des banques qui ne leur avaient pas fait de cadeaux.

 

Puis il posa une feuille devant elle.

 

Une reconnaissance de dette pour les formations, le logement et « divers frais engagés ».

 

— C’est une formalité. Si tu restes, évidemment, ça ne change rien.

 

Eleni regarda le montant.

 

Son oncle lui tendait déjà un stylo.

 

Le soir, elle resta longtemps devant la grande porte en chêne qui séparait la salle de la cuisine.

 

Son grand-père l’avait achetée d’occasion. Les nœuds du bois dessinaient trois yeux et une bouche de travers. Petite, Eleni leur confiait les commandes qu’elle avait oubliées avant d’oser entrer.

 

Ce soir-là, derrière la porte, Stavros criait.

 

Sa mère répondit quelque chose.

 

Il y eut un bruit de vaisselle, puis Nikos :

 

— Baisse la voix. Les clients entendent.

 

Eleni poussa la porte.

 

Sa mère ramassait une assiette cassée. Stavros la tenait par le haut du bras.

 

— Lâche-la.

 

Il se tourna.

 

— Toi, va servir.

 

Nikos regardait la manche de sa femme, serrée dans la main de son frère.

 

— Stavros…

 

— Quoi, Stavros ? Elle me traite de voleur dans mon établissement.

 

Eleni sortit son téléphone.

 

Son oncle lâcha le bras.

 

— Tu vas appeler la police pour une histoire de famille ?

 

Elle composa le numéro. Sa mère se releva sans ramasser le dernier morceau.

 

Ils dormirent chez une ancienne serveuse, dans un salon trop petit pour les trois matelas qu’elle avait empruntés.

 

Nikos était resté au restaurant jusqu’à la fermeture. Il arriva après minuit avec un sac de vêtements et une casserole.

 

— Pourquoi une casserole ? demanda Eleni.

 

Il la posa près du canapé.

 

— J’ai pris ce que j’avais en main.

 

Personne ne rit tout de suite.

 

Puis sa mère eut un petit rire fatigué, auquel il n’essaya pas de donner suite.

 

Le lundi, Eleni commença à la cantine.

 

Sa mère prit rendez-vous pour faire examiner son bras. Nikos continua de recevoir les appels de Stavros. Il sortait pour répondre, revenait, ressortait.

 

Le soir, il s’assit près de sa fille.

 

— Il dit que je détruis tout ce que notre père a construit.

 

Sur l’écran, un personnage de la série préparait encore une valise. Eleni mit sur pause.

 

— Tu as pris tes affaires ?

 

— Une partie.

 

— Tu veux que je vienne avec toi pour le reste ?

 

Il regarda ses mains.

 

— Oui.

 

Dans le silence, la casserole laissée sur le sol leur encombrait toujours les pieds.

 

Nikos la souleva enfin.

 

— Elle est à moi, celle-là, dit-il.



Rodolphe Cogels van Reynegom

Le Cabinet de la Mue


Ce texte vous a plu ?

Pour le faire découvrir, merci de partager le lien vers cette page du Cabinet de la Mue. Pour toute reproduction intégrale, merci de me demander mon accord au préalable.


 

Commentaires


bottom of page