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#3 - La tante par alliance du Saint-Esprit

2 oct.
4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Tante Hélène avait mis la maison en vente un mardi.

 

Le mercredi, sa nièce lui téléphona.

 

— Mais notre fête de mariage ? On devait la faire dans ton jardin en septembre.

— Je sais, dit Hélène.

— Si tu vends, on fait comment ?

— On peut demander aux acheteurs. Mais quatre-vingts personnes dans le jardin, ça risque de les surprendre.

— Surtout si on ne les invite pas.

— On leur gardera une part de tarte.

 

Depuis six mois, Juliette et Simon prévoyaient de recevoir quatre-vingts personnes dans son jardin. Hélène avait accepté. Elle avait même planté des dahlias.

 

Mais entre les dahlias et septembre, elle avait découvert un appartement avec ascenseur, une terrasse assez grande pour deux chaises et personne au-dessus.

 

— Même Dieu ? avait demandé Simon.

— On ne m’a rien garanti concernant Dieu.

 

Son mari était mort d’un infarctus trois ans auparavant. Depuis, elle entretenait seule une maison dont plusieurs pièces semblaient attendre le retour de quelqu’un qui savait où se trouvait la rallonge.

 

Juliette vint le samedi avec Simon et une tarte.

 

— C’est une visite ou une délégation ? demanda Hélène.

— Une visite.

— Alors je prends de la tarte.

 

Sur la table du salon se dressait une fortification en pâte à modeler.

 

— Qu’est-ce que c’est ?

— L’oppidum protozoaire.

— Pardon ?

— Ton filleul a mélangé deux devoirs. Les Gaulois et les organismes unicellulaires. J’ai trouvé ça suffisamment défendu pour le garder.

 

Huit petits remparts entouraient une cellule dotée d’un œil.

 

Simon approcha le doigt.

 

— Ne touche pas, dit Juliette. Ça appartient à la famille depuis mercredi.

 

Hélène lui servit une grosse part.

 

Dans la famille, on l’appelait la tante par alliance du Saint-Esprit.

 

Son mari, Gabriel, avait été le parrain de Juliette.

 

Aux baptêmes, il tenait les enfants, les manteaux et quelquefois les sacs à main. Sur les photographies, on ne voyait presque jamais sa tête.

 

— Il est où, Gabriel ?

— Là. Derrière.

— Derrière quoi ?

— Tout.

 

Le surnom était resté. Hélène avait hérité de la parenté céleste et des sacs à main.

 

Gabriel et elle n’avaient pas eu d’enfants. Avec les années, sa sœur avait pris l’habitude de dire :

 

— Tout ça reviendra aux petits.

 

Au début, « tout ça » désignait une boîte de soldats de plomb.

 

Puis la maison avait été comprise dans la boîte.

 

— On ne veut surtout pas te mettre la pression, dit Simon.

 

Hélène posa sa fourchette.

 

— Tu peux continuer. Je suis assise.

 

Il expliqua les invitations, le traiteur, les acomptes. Juliette regardait les miettes dans son assiette.

 

— On avait organisé notre avenir autour de ce lieu, finit-il.

— Tout votre avenir ?

— Enfin, une partie.

— Parce que les toilettes du bas évacuent mal. Il faut le savoir avant de s’engager.

 

Juliette sourit. Simon aussi, avec un léger retard.

 

Ils avaient déjà acheté une guirlande de trente mètres. Loué des tables. Imaginé les photographies sous le poirier. Juliette avait choisi cette maison parce qu’elle y avait appris à nager dans une piscine gonflable, enterré deux hamsters et découvert, à seize ans, que son oncle savait fort bien lorsqu’elle fumait derrière le garage.

 

Il lui apportait un cendrier.

 

Elle aimait aussi pouvoir se marier près de lui, même s’il n’était plus là.

 

— Tu aurais pu nous prévenir avant de décider, dit-elle.

 

Hélène baissa les yeux vers sa part de tarte.

 

— Oui. Pour le mariage, oui.

 

Puis elle demanda la date exacte.

 

Ils sortirent mesurer le jardin, au cas où la vente se ferait après septembre.

 

Simon ouvrit les bras sous le poirier.

 

— On pourrait suspendre les lumières ici. Ça ferait une sorte d’allégeance au futur.

— C’est joli, dit Hélène. Mais ne monte pas sur—

 

La chaise pliante se referma.

 

Simon voulut se retenir à une branche.

Son épaule se déboîta.

 

L’allégeance fut interrompue.

 

Aux urgences, Juliette remplit les papiers pendant qu’Hélène gardait la guirlande sur ses genoux. Elle l’avait emportée sans savoir pourquoi.

 

— Vous êtes sa mère ? demanda l’infirmier.

— Non.

— Sa belle-mère ?

— Non plus.

— Vous êtes quoi ?

— Pour le moment, je garde les ampoules.

 

Le soir, Simon dormait dans le fauteuil, le bras immobilisé. Sur son téléphone, une marche nuptiale se déclencha : il avait programmé un rappel pour choisir la musique.

 

Juliette l’arrêta.

 

— Au moins, il est ponctuel, murmura Hélène.

 

Elles débarrassèrent la cuisine.

 

— Maman m’avait dit que tu nous aiderais pour acheter un appartement, dit Juliette.

 

Hélène resta devant le lave-vaisselle ouvert.

 

— Quand ?

— Après le mariage.

— Avec quel argent ?

— Je suppose… la maison.

 

Un verre glissa légèrement entre ses doigts. Elle le reprit à deux mains.

 

— L’appartement que j’ai visité, c’est pour moi.

— Je sais.

 

Mais elle ne l’avait pas vraiment su. Elle avait imaginé sa tante dans un logement plus petit, puis l’argent qui circulerait jusqu’à eux. Le mouvement lui avait paru naturel. Elle en avait presque oublié la personne qui devait faire les cartons.

 

— On a commencé à regarder, avoua-t-elle.

 

Hélène rangea le verre.

 

Dans le salon, Simon demanda quelque chose en dormant. Elles attendirent. Il n’insista pas.

 

— Il est comment, ton appartement ? demanda enfin Juliette.

 

Hélène lui montra les photographies.

 

Elles agrandirent la cuisine, discutèrent du balcon. Juliette trouva le papier peint affreux.

 

— C’est pour ça que je peux me le permettre, dit sa tante.

 

Avant de partir, elle prit le téléphone d’Hélène pour regarder le trajet.

 

— On va le visiter ensemble ?

— Tu veux venir ?

— Oui.

 

Hélène chercha son agenda. Juliette attendit qu’elle trouve une page libre.

 

Sur la table, l’oppidum protozoaire avait perdu un rempart.

 

Elles ne s’en aperçurent pas.



Rodolphe Cogels van Reynegom

Le Cabinet de la Mue


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