#4 - La voilure ultime
Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Le nouvel ordinateur arriva dans une boîte sur laquelle était écrit :
Dépassez vos limites.
L’ancien demanda qu’on lui montre lesquelles.
— C’est une formule, dit le nouveau.
— J’en ai aussi. Elles fonctionnent encore.
On les installa côte à côte pour transférer les fichiers.
L’ancien était épais, gris, légèrement tiède. Il conservait des photographies, des factures et trois versions d’une lettre que personne n’avait envoyée.
Le nouveau ne conservait encore rien, mais disposait de beaucoup d’espace pour le faire savoir.
— Tu verras, dit-il. Avec moi, tout ira plus vite.
— Même les dimanches ?
— Surtout les dimanches.
— C’est dommage. J’aimais bien leur longueur.
Dans l’angle inférieur de l’ancien écran vivait un pixel économe.
Il s’appelait Léon.
Depuis quelque temps, il s’allumait une fois sur deux.
— Tu es défectueux ? lui avait demandé son voisin.
— Je réfléchis.
— À quoi ?
— À l’utilité d’être bleu pendant qu’on consulte une facture.
Le fond d’écran représentait saint François debout dans un jardin.
Il tenait un oiseau.
Depuis onze ans, il attendait qu’on change de photographie pour pouvoir relâcher les bras et s'assoir un peu.
— Ça commence à tirer, disait-il.
— Vous êtes un saint, répondait l’ordinateur.
— Justement. Pas une étagère.
Le nouveau contempla l’image.
— On peut améliorer ça.
— Quoi ? demanda François.
— La netteté.
— Et mon assise ?
Mais déjà, le transfert commençait.
Les dossiers passaient d’un ordinateur à l’autre avec la précipitation de gens qui avaient réservé un camion pour deux heures.
VACANCES.
COMPTABILITÉ.
RECETTES MAMAN.
RECETTES MAMAN VRAIMENT.
Le nouveau hésita.
— Il y a des doublons.
— Il y a des désaccords, dit l’ancien.
Dans le deuxième dossier, une recette indiquait deux œufs. Dans le premier, trois. Une note ajoutée en marge précisait : Elle dit deux, mais elle en met trois.
Le nouveau proposa de conserver la version la plus récente.
— Ne fais pas ça, dit l’ancien.
— Pourquoi ?
— Sa mère est morte depuis six ans.
— Alors la plus récente est forcément la bonne.
— Tu débutes.
Léon regardait partir les fichiers.
Il les connaissait par leur passage. Il avait été le coin d’un sourire, un bout de nappe, la pointe d’une chaussure. Sur une photographie floue, il avait même tenu lieu d’œil à un oncle particulièrement éloigné.
— Je vais où, moi ? demanda-t-il.
L’ancien interrompit son ventilateur.
— Les pixels ne sont pas transférés.
— Tout le monde part sauf nous ?
— Les images partent.
— Pourtant, c’est nous qui les montrons.
Le nouveau, qui venait de recevoir huit mille photographies, alluma un paysage de montagnes.
— J’ai mes propres pixels.
Ils étaient nombreux, impeccables et très enthousiastes.
Léon s’éteignit un moment.
Quand il revint, saint François le regardait.
— Vous non plus ? demanda Léon.
— Moi, si. Je suis un fichier.
— C’est avantageux, la sainteté.
— Tu n’as pas vu mon dos.
Vers midi, un dossier refusa de passer.
Il portait le nom de LA VOILURE ULTIME.
Le nouveau essaya deux fois.
— Format ancien. Je ne peux pas l’ouvrir.
— Moi, si, dit l’autre.
À l’écran apparut un petit voilier dessiné de travers. Sa voile était immense. Dessous, une voix de femme demanda :
— Et s’il n’y a plus de vent ?
Une voix d’enfant répondit :
— On attend.
Puis on entendit rire.
Les deux ordinateurs restèrent silencieux.
Léon, qui formait un minuscule morceau de coque, se ralluma tout à fait.
— C’est quoi ? demanda le nouveau.
— Un dessin avec du son. Elle avait sept ans.
— On peut le convertir.
— Peut-être.
Le nouveau chercha un outil. Il en trouva plusieurs. Tous promettaient une opération simple.
Aucun ne reconnut le voilier.
En attendant, il ouvrit un dossier consacré à la tradition juive. Il contenait des textes, des photographies de repas et des enregistrements de la grand-mère.
Dans l’un d’eux, quelqu’un lui demandait :
— Pourquoi tu gardes le cahier si tu connais les recettes par cœur ?
— Parce qu’il y a l’écriture de ma mère.
— On pourrait les recopier au propre.
— Pour quoi faire ? Je la lis très bien.
Le nouveau referma le fichier.
— Je vais garder les deux recettes, dit-il.
— Bien, répondit l’ancien.
— Mais je ne comprends toujours pas les trois œufs.
— Nous non plus.
Le soir, le transfert était terminé, sauf pour le voilier.
L’ancien entendit les humains parler de lui.
— On le dépose samedi au recyclage ?
— Oui. Il prend de la place.
Le nouveau n’avait jamais assisté au trépas des ordinateurs. Il imaginait un écran noir, puis quelqu’un qui rangeait les câbles.
— Tu veux que je garde quelque chose d’autre ? demanda-t-il.
— Tu as les fichiers.
— Je peux conserver ton fond d’écran.
Saint François leva les yeux.
— Si possible, prenez une autre photo.
L’ancien eut un petit bruit de ventilateur qui ressemblait à un rire.
Puis une main toucha son clavier.
La femme devant lui venait de retrouver le voilier.
Elle appela sa fille.
— Viens écouter.
La fille avait maintenant des chaussures d’adulte. Elle se pencha. On relança le dessin.
Et s’il n’y a plus de vent ?
On attend.
Elles rirent, un peu après les voix.
— On ne va pas jeter ça samedi, dit la femme.
On referma doucement l’ancien ordinateur.
Léon eut le temps de voir le nouveau prendre toute la largeur du bureau.
Puis on déplaça l’ancien sur une petite table, près de la fenêtre.
Le lendemain, quand son écran se ralluma, le voilier était toujours là.
— Tu es encore bleu ? lui demanda son voisin.
— Aujourd’hui, oui.
La femme avait laissé la fenêtre entrouverte.
Le rideau remuait.
Rodolphe Cogels van Reynegom
Le Cabinet de la Mue
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