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#5 - Ce qui tient

il y a 3 jours
4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Après la mort de leur père, les trois enfants Morel se réunirent chaque dimanche dans sa maison.

 

Ils n’en avaient pas décidé ainsi. Le premier dimanche, il restait des plats du repas funéraire. Le deuxième, leur mère avait acheté trop de viande. Le troisième, personne n’avait osé lui dire qu’il avait prévu autre chose.

 

Le père avait toujours occupé le bout de la table. On y posa d’abord le courrier, puis une corbeille de fruits.

 

Personne ne s’assit là.

 

Émile avait tenu un atelier de mécanique pendant quarante ans. Il savait ce que coûtait une panne, qui pouvait prêter une camionnette et à quel moment il fallait cesser de faire confiance à quelqu’un.

 

Ses enfants le consultaient pour les choses importantes. Ils avaient parfois choisi le contraire de son avis, mais après l’avoir entendu.

 

Depuis sa mort, leurs questions circulaient entre eux.

 

Fallait-il vendre l’atelier ? Leur mère pouvait-elle rester seule ? Le toit tiendrait-il encore un hiver ?

 

— Il faut qu’on sache où on va, répétait Alain, l’aîné.

 

Sa sœur attendait qu’il poursuive. Il se resservait du vin.

 

Un jour, le comptable leur remit une estimation des biens.

 

Alain acheta une farde à anneaux. Il y plaça les relevés, les titres de propriété et les devis. Il ajouta une feuille où tout était résumé.

 

En bas, dans une case jaune, figurait un montant.

 

Le dimanche suivant, ils mangèrent moins longtemps. Après le café, Alain ouvrit la farde.

 

Leur mère approcha ses lunettes.

 

— C’est tout ce qu’on a ?

— À peu près.

 

Elle relut le chiffre.

Puis elle posa la main sur la feuille.

 

— Alors ça va.

 

À partir de ce jour, Alain apporta la farde à chaque repas.

 

Quand leur mère s’inquiétait de la chaudière, il lui montrait la case jaune. Quand sa sœur parlait de l’atelier, il expliquait ce qu’une vente ajouterait au montant.

 

On aurait moins de soucis.

 

Il vendit les machines, puis le bâtiment. Son frère l’aida à vider les armoires. Ils trouvèrent une boîte de vis soigneusement triées, trois radios en panne et une photographie de leur père debout devant sa première camionnette.

 

La photographie alla chez leur mère.

Le reste partit dans une benne.

 

L’argent fut placé. Alain imprima le nouveau total.

 

Ce dimanche-là, leur mère fit une tarte.

 

La farde devint épaisse.

 

Ils la consultaient avant d’engager une dépense. On renonça à refaire la véranda, puis à remplacer la voiture, qui roulait encore. Leur mère avait envie d’aller quelques jours à la mer, mais les locations étaient chères en été.

 

— En septembre, dit Alain.

 

En septembre, elle eut mal au genou.

 

Le montant, lui, augmentait.

 

Le soir, Alain le vérifiait sur son téléphone. Il pouvait quitter une conversation pour regarder une variation, puis revenir de meilleure humeur sans que personne sache pourquoi.

 

Sa femme lui demanda une fois ce qu’il cherchait.

 

— Je surveille.

 

Elle attendit la suite. Il rangea son téléphone.

 

Le plus jeune, Vincent, voulait ouvrir un petit atelier de réparation.

 

Il avait trouvé un local. Il apporta des photographies, un calcul des charges et la liste de quelques clients possibles.

 

Alain écouta.

 

— Et si ça ne marche pas ?

 

Vincent reconnut que c’était possible.

 

Leur sœur demanda s’il avait pensé aux assurances.

 

Leur mère regardait les photographies. Sur l’une d’elles, on voyait une grande fenêtre donnant sur une cour.

 

— Ton père aurait aimé ça, dit-elle.

 

Alain referma la farde.

 

— Papa n’est plus là pour rattraper les choses.

 

Vincent remit ses papiers dans leur enveloppe.

 

Ils continuèrent les repas.

 

On parlait des enfants, des routes barrées et des prix au supermarché. Alain donnait les nouvelles du placement. Leur mère demandait si ça tenait.

 

— Oui, disait-il.

 

Elle coupait le pain.

 

Un dimanche, Vincent arriva avec les mains noires. Il avait loué le local et travaillait encore ailleurs trois jours par semaine.

 

— Tu aurais pu nous prévenir, dit Alain.

— Je vous en avais parlé.

 

Ils mangèrent sans ouvrir la farde.

 

Après le café, leur mère alla chercher une petite boîte dans sa chambre. Elle contenait la montre de leur père, quelques boutons de manchette et une alliance qu’elle ne mettait plus parce que ses doigts avaient gonflé.

 

Elle tendit l’alliance à Vincent.

 

— Pour ta première facture.

— Garde-la, maman.

— Elle me serre.

 

Alain regarda la boîte.

 

— On devrait au moins la faire estimer.

 

Leur mère remit ses lunettes pour examiner l’intérieur de l’anneau. Elle y chercha leur date de mariage, qu’elle connaissait pourtant.

 

Puis elle le posa près de l’assiette de Vincent.

 

La semaine suivante, il lui rapporta un reçu et une photographie de l’atelier. Elle accrocha la photographie sous celle de la camionnette.

 

Alain mit le reçu dans la farde.



Rodolphe Cogels van Reynegom

Le Cabinet de la Mue


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