#6 - La chambre du fond
Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Chez les Vranck, le dimanche, on mettait cinq assiettes.
Trois pour les hommes, une pour Lucienne et une pour le curé, qui arrivait après la messe avec son journal sous le bras.
André s’asseyait près du poêle. Son fils Joël prenait la place d’où l’on voyait la télévision. Mathieu, le petit-fils, déplaçait sa chaise selon la lumière.
Lucienne servait.
Dans le village, on les appelait la famille du siècle oublié. Le garage n’avait plus de pompe en service, mais on vendait encore de l’huile et quelques pneus. Sur la façade, une réclame promettait une route heureuse à des automobilistes morts depuis longtemps.
Lucienne était arrivée trente-quatre ans auparavant.
André l’avait rencontrée au café de la gare. Elle venait de perdre sa place dans une blanchisserie et attendait un autobus qui ne circulait pas le dimanche.
Il lui avait proposé de la conduire.
Puis il avait demandé si elle savait cuisiner.
Elle avait dit oui, quoique cela se limitât alors aux pommes de terre et aux œufs. Il avait répondu qu’il aimait les deux.
Elle avait dormi avec lui dans la chambre du fond.
Le vendredi, il lui donnait l’argent des courses. Elle gardait la monnaie dans un pot à moutarde pour acheter quelque chose de bon lorsqu’il recevait son fils.
Elle avait aimé la maison immédiatement. Il y avait une cour, un lilas et une porte qui fermait bien.
Joël était revenu après son divorce.
Lucienne avait préparé la petite chambre. Elle avait lavé les rideaux, vidé une armoire et acheté la confiture qu’il préférait.
André se couchait de plus en plus tôt. Ses jambes le faisaient souffrir. Certains soirs, il demandait qu’on le laissât seul.
Lucienne restait alors avec Joël devant la télévision.
Une nuit, elle ne remonta pas dans la chambre du fond.
Le lendemain, André lui demanda ses chaussettes propres. Elle les lui apporta et ouvrit les volets.
Joël descendit vers huit heures. Elle lui versa du café. Il posa la main sur sa taille en passant derrière elle pour prendre le sucre.
Mathieu s’installa chez eux à vingt-sept ans.
Il devait rester quelques semaines. On vida pour lui la pièce où l’on conservait les catalogues de pièces détachées.
Il réparait les téléphones, faisait les commandes sur internet et emmenait son grand-père chez le médecin. Lucienne lui préparait un sandwich quand il partait tôt.
Il lui rapportait parfois des chocolats ou une barrette. Une fois, il acheta une plante dont ni l’un ni l’autre ne savait le nom. Elle la mit sur le rebord de la fenêtre et l’arrosa chaque lundi.
Le soir, il regardait des films sur son ordinateur. Lucienne s’asseyait près de lui. Il lui expliquait ce qu’elle avait manqué.
Quand elle s’endormait contre son épaule, il refermait l’écran.
Dans sa chambre, elle posait sa barrette sur les catalogues restés au pied du lit.
André la voulait près de lui quand il avait froid. Elle se glissait sous ses couvertures et réchauffait ses pieds entre les siens. Il lui arrivait de l’appeler par le prénom de sa femme morte. Lucienne attendait qu’il se rendormît.
Joël lui faisait signe en montant. Il aimait qu’elle lui parlât pendant qu’il se déshabillait, surtout des petites affaires du garage. Elle éteignait la lampe de son côté, car il oubliait toujours.
Mathieu venait parfois jusqu’à la cuisine alors qu’elle finissait la vaisselle. Il essuyait les deux dernières assiettes. Elle ôtait son tablier et le suivait.
Au matin, elle cherchait ses pantoufles avant de descendre.
Il y avait une paire sous chacun des lits. Celle de la chambre du fond était la plus ancienne. André avait recollé une semelle.
Le curé venait depuis longtemps.
Il mangeait lentement et gardait un morceau de pain pour nettoyer son assiette. Lucienne lui réservait la tasse sans fêlure.
Il apportait des nouvelles de la paroisse, annonçait un décès ou une collecte de vêtements. André lui demandait ce qu’était devenu l’ancien sacristain. Joël parlait de la toiture de l’église. Mathieu consultait parfois sur son téléphone la météo du pèlerinage.
Lucienne écoutait.
Elle avait donné un manteau pour la collecte. Dans la poche, elle avait laissé un mouchoir propre.
Certains vendredis, le curé passait reprendre des caisses avec la camionnette. Elle lui préparait du café et mettait deux biscuits sur une soucoupe.
Il lui parlait de sa sœur, qui habitait près de la mer. Lucienne demandait si l’air y faisait vraiment du bien.
Puis il repartait avec les vêtements.
Au printemps, elle planta des marguerites dans un vieux pneu.
André jugea qu’elles manqueraient de terre. Joël perça des trous pour l’écoulement. Mathieu déplaça le pneu au soleil.
Lucienne les arrosait avec une bouteille. Elle retirait les fleurs fanées et les déposait dans un seau derrière le garage.
Le dimanche, elle en coupait trois pour la table.
Le curé arrivait vers midi et quart. Joël baissait le son de la télévision. Mathieu apportait la chaise de la cuisine.
André demandait si les pommes de terre étaient prêtes.
Lucienne soulevait le couvercle, les piquait avec un couteau et disait qu’on pouvait s’asseoir.
Rodolphe Cogels van Reynegom
Le Cabinet de la Mue
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