#7 - La démission
Dernière mise à jour : il y a 1 jour
La beauté avait démissionné.
Spontanément.
Elle avait posé une enveloppe sur la table du repas familial :
Je ne souhaite plus être responsable de ce qui plaît.
Puis elle était partie.
— On fait quoi ? demanda Gabriel.
— On mange, répondit sa sœur.
Ils étaient huit autour de la table.
Gabriel avait une particularité : aucune phrase ne pouvait sortir de sa bouche sans fioriture.
Il ne disait pas :
— Il pleut.
Mais :
— Le ciel s’abandonne en perles mélancoliques sur les vitres du jour.
Sa sœur appelait cela « la fioriture de Gabriel ».
— Tu peux parler normalement ?
— Je parle normalement.
— Tu mets des napperons sous les mots.
Sur la tempe de leur mère, une veine commença à battre sous la peau.
Puis quelqu’un parla de Lamartine.
Personne ne sut pourquoi.
— Le Lac, dit Gabriel.
— Évidemment, répondit sa sœur.
— Quoi, évidemment ?
— Rien.
Gabriel prit cette voix particulière qu’il utilisait lorsqu’il voulait donner l’impression qu’une conversation ordinaire venait de rencontrer l’éternité.
— Lamartine avait compris que le temps…
— Gabriel.
— Quoi ?
— Mange.
Il mangea.
Puis quelqu’un évoqua la succession.
L’échauffourée commença.
Une commode.
Un prêt.
Une remarque de 2007.
Puis le père mort.
Toujours lui.
— De toute façon, dit Gabriel à sa sœur, toi, tu as récupéré tout ce qui était beau.
La veine de leur mère battit plus fort.
— Arrêtez.
Personne n’arrêta.
Alors elle frappa la table.
— Votre père est mort !
Silence.
— Vous n’avez pas besoin de continuer à vous disputer pour savoir lequel de vous deux il préférait.
Gabriel baissa les yeux.
Sa sœur aussi.
La mère regarda l’enveloppe laissée par la Beauté.
— Elle a bien fait de démissionner.
Personne ne parla.
Puis Gabriel murmura :
— Ainsi s’effeuillent les anciennes rivalités sur le tombeau silencieux de…
— Gabriel.
— Oui.
— Ferme-la.
Sa sœur éclata de rire.
Gabriel aussi.
La veine sous la peau de leur mère ralentit.
L’échauffourée n’était pas résolue.
Elle avait simplement perdu son carburant.
À ce moment-là, la porte s’ouvrit.
La Beauté repassa la tête.
— J’ai oublié mon écharpe.
Elle la prit.
Gabriel se leva.
— Ô Beauté fugitive, avant que ton pas ne rejoigne…
— Non, dit la Beauté.
— Pardon ?
— J’ai démissionné.
Elle sortit.
La sœur de Gabriel riait tellement qu’elle en pleurait.
— Lamartine se retourne dans sa tombe.
Gabriel réfléchit.
— Au moins, il bouge encore.
Dehors, une petite lueur d’espoir passa devant la fenêtre.
Elle aperçut la famille qui riait.
Elle hésita à entrer.
Puis continua son chemin.
Elle savait d’expérience qu’il ne fallait jamais déranger les choses au moment précis où elles recommençaient toutes seules.
Rodolphe Cogels van Reynegom
Le Cabinet de la Mue
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