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#8 - La chaise

il y a 2 jours
4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Il était une fois une famille de cinq personnes.

Un père, une mère, deux garçons et une fille.

 

Ils vivaient dans une maison qui avait la particularité de contenir beaucoup trop de chaises.

 

Il y en avait dans la cuisine.

Dans le salon.

Dans les chambres.

Une dans le couloir, dont personne ne savait ce qu'elle faisait là.

Et même une dans la salle de bain.

 

— Pourquoi il y a une chaise dans la salle de bain ? demanda un jour la fille.

— Elle a toujours été là, répondit le père.

 

Ce qui, dans cette famille, était considéré comme une explication suffisante.

 

Mais à la table de la cuisine, il y avait six chaises.

Et ça, c'était différent.

Parce qu'ils étaient cinq.

 

Tous les soirs, chacun avait sa place.

 

Le père au bout.

La mère en face.

Les deux garçons sur les côtés.

La fille près de la fenêtre.

 

Et puis il y avait la sixième chaise.

 

Personne ne s'y asseyait.

Pas parce que c'était interdit.

Simplement parce que personne ne s'y asseyait.

 

Un soir, le plus jeune garçon demanda :

 

— Pourquoi on a six chaises ?

 

Le père répondit :

 

— Parce qu'elles étaient vendues par six.

 

La mère dit :

 

— Je crois qu'elles étaient vendues par quatre.

— Alors pourquoi on en a six ?

— On en a peut-être acheté huit.

— Où sont les deux autres ?

 

Tout le monde réfléchit.

Personne ne savait.

 

La fille proposa :

 

— Il y en a peut-être une dans la salle de bain.

 

Ils allèrent voir.

Effectivement.

C'était la même chaise.

 

Il en manquait donc encore une.

 

Le dîner fut momentanément interrompu.

 

On chercha dans le salon.

Dans les chambres.

Dans la cave.

 

Le père monta au grenier.

Il redescendit avec une raquette de tennis, une lampe sans abat-jour et un chapeau qu'il avait perdu en 2009.

Mais pas de chaise.

 

— C'est quand même bizarre, dit la mère.

— Quoi ?

— On cherche une chaise dont on n'est même pas sûrs qu'elle existe.

 

Tout le monde retourna manger.

La sixième chaise resta vide.

 

Quelques semaines plus tard, le fils aîné invita sa petite amie.

 

Pour la première fois, quelqu'un s'assit sur la sixième chaise.

 

Le repas commença.

 

Au bout de cinq minutes, la petite amie demanda :

 

— Je peux changer de place ?

 

Tout le monde la regarda.

 

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Je ne suis pas bien ici.

 

Elle échangea avec le plus jeune garçon.

Lui s'assit sur la sixième chaise.

 

— Elle est très bien.

 

Le problème semblait donc réglé.

 

Mais le lendemain, le chien des voisins entra dans la maison.

Personne ne sut comment.

 

Il traversa la cuisine, s'arrêta devant la sixième chaise et aboya trois fois.

Puis il repartit.

 

— Bon, dit le père.

— Quoi, bon ?

— Rien. Bon.

 

Quelques jours plus tard, la fille posa son cartable dessus.

Le cartable tomba.

 

Elle le remit.

Il retomba.

 

— Maman !

— Quoi ?

— La chaise ne veut pas de mon cartable.

— Une chaise ne veut rien.

 

Elle remit le cartable.

Il tomba.

 

La mère regarda.

 

— Mets-le par terre.

 

Et la vie continua.

 

Les années passèrent.

 

Le fils aîné partit de la maison.

Puis le deuxième.

La fille aussi, beaucoup plus tard.

 

Un soir, les parents se retrouvèrent seuls à la table.

 

Six chaises.

Deux personnes.

 

— On pourrait quand même en enlever quelques-unes, dit la mère.

 

Le père acquiesça.

 

Ils descendirent quatre chaises à la cave.

Ils en gardèrent deux.

 

Le lendemain matin, il y en avait trois.

 

Le père regarda la troisième chaise.

 

— Tu l'as remontée ?

— Non.

— Moi non plus.

 

Ils la redescendirent.

 

Le lendemain, elle était revenue.

 

— Bon, dit le père.

— Arrête de dire « bon ».

— Je ne sais pas quoi dire d'autre.

 

Ils décidèrent de la laisser.

 

Quelques années encore passèrent.

 

Les enfants revenaient parfois.

Avec des amoureux.

Puis des enfants.

 

La table s'agrandit.

On remonta les chaises de la cave.

On en acheta d'autres.

 

Un Noël, ils furent onze.

Il fallut même prendre la chaise de la salle de bain.

 

— Elle est toujours là ? demanda la fille.

— Évidemment, répondit son père.

— Pourquoi ?

— Elle a toujours été là.

 

Personne ne discuta.

 

Au milieu du repas, la mère regarda autour de la table.

 

Onze personnes.

 

Elle compta les chaises.

 

Douze.

 

— Tiens.

— Quoi ? demanda son mari.

— Rien.

 

La douzième chaise était vide.

Elle la regarda un moment.

 

Puis le plus petit des petits-enfants grimpa dessus parce qu'il voulait attraper le pain.

 

— Descends de là !

— Pourquoi ?

 

La grand-mère allait répondre.

Puis elle s'arrêta.

 

— Parce que tu vas tomber.

 

L'enfant attrapa le pain et redescendit.

 

Plus tard, tout le monde partit.

 

Les grands-parents débarrassèrent la table.

Il était presque minuit.

 

— On la range ? demanda le père en montrant la chaise vide.

 

La mère réfléchit.

 

— Non.

— Pourquoi ?

 

Elle haussa les épaules.

 

— On ne sait jamais.

 

Ils éteignirent la cuisine.

 

Et dans la maison silencieuse, les douze chaises restèrent autour de la table.

 

Onze avaient servi.

Une pas.

 

Personne ne sut jamais exactement à quoi elle servait.

 

Mais avec les années, la famille avait fini par comprendre qu'une place vide n'était pas forcément une place manquante.

 

Parfois, c'était simplement un peu d'espace laissé à ce qui n'était pas encore arrivé.

 

Et au milieu de la nuit, le chien des voisins aboya trois fois.

 

Mais ça n'avait probablement rien à voir.

 

Enfin…

probablement.



Rodolphe Cogels van Reynegom

Le Cabinet de la Mue


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