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#1 - La sonatine équivoque

30 sept.
4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Le lundi où les voitures disparurent de la rue, Madeleine crut d’abord qu’il était arrivé quelque chose.

 

Elle ouvrit sa fenêtre. Les arbres étaient là, la boulangerie aussi. Il manquait seulement le bruit des moteurs, celui qui montait depuis trente ans jusque dans sa chambre et qu’elle n’entendait plus qu’en son absence.

 

En bas, un ouvrier posait une barrière.

 

— Elles sont où, les voitures ?

— Dans les autres rues, madame.

— Toutes ?

— On fait les travaux sur toute la largeur.

 

Madeleine referma la fenêtre. Son fils Julien avait bien parlé d’un chantier, mais elle avait compris qu’on allait réparer le trottoir. Elle téléphona à sa fille.

 

— Ils ont retiré les voitures.

— Ils ont fermé la rue, maman.

— Je vois la différence depuis ma fenêtre.

 

Claire promit de passer après le travail.

 

Vers onze heures, Madeleine entendit un piano. Quelques notes, une pause, puis les mêmes notes reprises un peu plus vite. Le son venait de l’immeuble d’en face. D’ordinaire, les autobus le couvraient.

 

Elle reconnut la sonatine dès le deuxième essai. Son mari l’avait écrite autrefois et l’avait intitulée Sonatine équivoque. Elle lui avait demandé pourquoi.

 

— Parce que je ne sais pas si elle est gaie ou triste.

— Alors écris « Sonatine indécise ».

— C’est moins élégant.

 

Il avait gardé son titre. Il était mort huit ans plus tard, sans avoir jamais décidé comment jouer la dernière mesure.

 

Madeleine descendit avec sa canne. Elle connaissait l’immeuble d’en face : au rez-de-chaussée, un dentiste ; au premier, une famille qui possédait un chien minuscule et très sonore. Au deuxième, elle n’en savait rien.

 

Le dentiste ouvrit avant qu’elle sonne. Il portait encore sa blouse.

 

— Vous avez rendez-vous ?

— Pas pour mes dents. C’est vous qui jouez du piano ?

— Entre deux patients.

 

Il la fit entrer dans une salle d’attente vide. Un piano droit occupait le mur du fond, près d’une affiche sur les amalgames dentaires.

 

— On ne peut pas poser un amalgame de plus, ici, dit Madeleine.

— Je vous demande pardon ?

— Le piano, les dents, et maintenant mon mari.

 

Le dentiste regarda le piano. Madeleine lui expliqua qu’elle connaissait ce morceau. Il sortit la partition de son pupitre. La couverture portait bien le titre et le nom de son mari, dans une écriture que Madeleine aurait reconnue au dos d’une enveloppe.

 

— Où l’avez-vous trouvée ?

— Dans un lot de partitions, à la brocante de Wavre.

 

Madeleine regarda la dernière page. Une mesure y était barrée trois fois ; une autre avait été ajoutée dans la marge.

 

— Vous avez des idées pour la fin ? demanda le dentiste.

— Lui non plus n’en avait pas.

 

Le dentiste rit, puis lui proposa de s’asseoir. Il reprit depuis le début. Madeleine l’arrêta deux fois, à des endroits différents. À la troisième, elle le laissa aller jusqu’au bout.

 

Quand Claire arriva, elle trouva sa mère dans la salle d’attente, une tasse de café à la main.

 

— Julien m’a dit que tu avais disparu.

— J’ai traversé la rue.

— Il a téléphoné trois fois.

— C’est beaucoup pour une rue sans voitures.

 

Claire remarqua la partition. Elle reconnut le nom de son père, puis regarda sa mère comme si elle attendait que quelque chose se passe. Depuis qu’elle était enfant, elle avait entendu dire que son père écrivait de la musique, mais personne n’en jouait à la maison.

 

Le dentiste demanda si elle voulait entendre le morceau. Claire dit oui. Madeleine lui céda sa chaise près du piano.

 

Il joua moins vite cette fois. Au milieu, Claire retroussa sa manche pour regarder l’heure. La petite cicatrice sur son poignet apparut : elle se l’était faite à dix ans en tombant contre le pupitre de son père, le jour où elle avait voulu essayer la sonatine. Elle s’en souvenait surtout parce qu’il avait arrêté de jouer pour aller chercher une compresse.

 

Le dentiste arriva à la dernière mesure et hésita.

 

— Allez-y, dit Claire.

 

Il choisit une fin. Madeleine fit une grimace ; Claire sourit. Le dentiste, satisfait de cette égalité, les raccompagna toutes les deux.

 

Dehors, Julien les attendait près de la barrière. Il avait garé sa voiture trois rues plus loin et venait de traverser à pied, contrarié par l’effort et par l’absence de nouvelles.

 

— Où étiez-vous ?

 

Madeleine désigna l’immeuble.

 

— Chez le dentiste.

— Tu as mal aux dents ?

— Non. C’est ce qui lui a permis de jouer jusqu’au bout.

 

Julien regarda sa sœur. Claire haussa les épaules ; elle n’aurait pas su raconter les deux dernières heures sans tout reprendre depuis le début.

 

Ils rentrèrent ensemble par le milieu de la chaussée. À la fenêtre du deuxième étage, le petit chien aboya contre eux. Madeleine leva les yeux et lui fit un pied de nez.



Rodolphe Cogels van Reynegom

Le Cabinet de la Mue


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