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#2 - L'île flottante

30 sept.
3 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

La première fois que Nora demanda à consulter son dossier, l’assistante sociale lui proposa un café.

 

— Je préfère une île flottante, dit Nora.

— Nous n’en avons pas.

— Alors un café.

 

Nora avait vingt-six ans. Elle était venue avec une liste de questions pliée dans la poche de son manteau. La première concernait son départ de chez sa mère, à neuf ans. Sa mère disait qu’une assistante sociale l’avait trahie pour une phrase prononcée sous le coup de la colère.

 

Madame Lemaire, l’assistante sociale, apporta deux tasses et une chemise cartonnée. Elle montra à Nora quels documents elle pouvait consulter. Plusieurs noms avaient été masqués.

 

— Vous pouvez prendre votre temps, dit-elle.

 

Nora lut d’abord lentement. Puis elle tomba sur la phrase.

 

Sa mère avait accusé le père de la famille d’accueil envisagée d’être, selon ses propres mots, « un nègre négrier ». L’expression figurait entre guillemets dans le compte rendu d’un entretien. Juste après, la mère affirmait que cet homme comptait « faire travailler » Nora.

 

— Malik, dit Nora.

— Vous vous souvenez de lui ?

— Il m’a appris à faire du vélo.

 

Elle reposa la feuille. Madame Lemaire ne chercha pas à adoucir la phrase. Malik avait entendu l’accusation à l’époque ; il avait demandé qu’elle reste dans le dossier avec sa réponse. Il était instituteur, n’avait jamais rencontré la mère de Nora et ne comprenait pas pourquoi il devait se défendre d’un crime imaginé à partir de la couleur de sa peau.

 

— Il vous a accueillie quand même ? demanda Nora.

— Oui. Lui et son épouse ont souhaité maintenir leur proposition.

 

Dans la rue, un camion passa sur une plaque d’égout. Nora attendit que le bruit s’éloigne.

 

— Ma mère m’a raconté qu’il ne voulait pas de moi au début.

 

Madame Lemaire parcourut une page.

 

— Je ne trouve pas cela ici.

— Elle le disait quand je revenais de chez elle. Chaque fois.

 

Plus loin dans le dossier, Nora trouva la note qu’elle cherchait. Madame Lemaire avait signalé que sa mère la laissait seule plusieurs nuits et lui demandait de ne le raconter à personne. Nora se souvenait de ces nuits. Elle se souvenait aussi du matin où elle avait parlé, parce qu’elle avait raté l’école et ne savait plus quoi dire au téléphone.

 

— Vous lui aviez promis de garder notre conversation pour vous, dit-elle.

 

Madame Lemaire posa sa tasse. Sa gorge se noua ; Nora le vit au temps qu’elle prit avant de répondre.

 

— Je vous avais dit que j’allais essayer de vous aider. J’aurais dû vous expliquer plus clairement que je ne pouvais pas garder cela secret.

 

Nora hocha la tête sans la regarder. Pendant des années, elle avait rangé cette journée parmi celles où les adultes disaient une chose et en faisaient une autre. Ce que venait de dire Madame Lemaire ne changeait pas le souvenir. Cela lui donnait enfin quelqu’un à qui adresser sa colère.

 

Elles continuèrent la lecture. Il y avait des visites manquées, des rendez-vous honorés, des lettres de la mère, puis des dessins de Nora conservés dans une enveloppe. Sur l’un d’eux, un vélo rouge volait au-dessus d’une maison.

 

— Je croyais avoir dessiné un oiseau, dit Nora.

— Vous l’aviez appelé L’envol de liberté.

— À neuf ans ? J’avais déjà des titres pareils ?

 

Madame Lemaire sourit. Le vélo avait deux roues de tailles différentes et aucune selle. Nora se demanda comment Malik avait réussi à lui apprendre sur un engin réel : elle l’avait fait tomber tant de fois qu’elle pensait l’avoir découragé. Il lui avait seulement demandé de recommencer le lendemain.

 

À la sortie, Nora traversa la place et entra dans une brasserie. Une île flottante figurait à la carte. Elle la commanda, puis sortit son téléphone.

 

Elle ouvrit la conversation avec sa mère. Elle n’écrivit rien.

 

Dans ses contacts se trouvait encore le numéro de Malik. Elle hésita également. Le serveur apporta le dessert sur une assiette trop grande ; la crème anglaise pencha légèrement quand il la posa.

 

Nora prit une photo de l’île flottante et l’envoya à Malik avec ces mots : Tu te souviens du vélo qui volait ? Je l’ai retrouvé.

 

Elle goûta ensuite le dessert. Le caramel lui colla un peu aux dents.



Rodolphe Cogels van Reynegom

Le Cabinet de la Mue


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